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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/371

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dans les temps calmes, quand il ne se croira pas obligé de donner des garanties à l’ordre, au pouvoir, à la force gouvernementale, par des rigueurs et des violences empruntées au système permanent de M. Guizot. Aux yeux de la Russie surtout, M. Thiers sera toujours un tel homme ; elle l’acceptera, si elle l’accepte, en dépit de sa vie politique et des tendances que cette vie manifestait, même dans les momens où il a le plus semblé se rapprocher d’un système contraire. Aussi la Russie n’attendra-t-elle pas trop de M. Thiers, et elle lui saurait plus gré du peu qu’il ferait pour rapprocher les deux pays, qu’elle ne saurait gré à M. de Broglie ou à M. Guizot des concessions les plus excessives. Sous un ministère doctrinaire, c’est-à-dire composé d’hommes qui se sont fait une idée colossale de la force qu’il faut donner au pouvoir, de l’intimidation qu’il faut exercer pour s’emparer de l’autorité sur le peuple, l’alliance de la Russie pouvait avoir promptement un résultat fatal. C’est l’alliance anglaise qu’il faut imposer, en bonne tactique, à un tel cabinet ; il faut l’entourer d’alliés constitutionnels, et le tenir le plus loin qu’il se peut des états despotiques, où il pourrait chercher en tout temps des modèles, et un appui dans les momens critiques. Mais l’alliance du cabinet de M. Thiers avec le cabinet russe n’aura jamais de semblables résultats ; M. Thiers aurait beau faire et beau vouloir, cette alliance ne sera jamais assez étroite pour nous alarmer ; malgré lui, il appartiendra avant tout à la France de 1830, comme, malgré lui aussi, M. Guizot appartiendra toujours à la France de 1814 et de 1815. Ce sont là deux baptêmes politiques qui ne s’effaceront jamais.

Que M. Thiers agisse donc librement ; qu’il consolide la paix ; qu’il marque son ministère par de bonnes alliances qui ne soient pas achetées au prix de l’honneur ; qu’il oppose au double parti qui le presse des mesures favorables à la prospérité du pays ; qu’il lutte, à l’aide d’améliorations matérielles, contre les théories du pouvoir exagéré et de la liberté exagérée, contre les doctrinaires despotiques et contre les doctrinaires républicains, et tous les bons esprits, c’est-à-dire ceux qui savent que l’accomplissement des principes politiques n’est pas l’affaire d’un jour, c’est-à-dire ceux qui savent faire la part des obstacles et des embarras d’une situation, se rallieront au gouvernement. Or, il est bien avéré maintenant que le nombre de ces esprits-là est en majorité aujourd’hui, dans la chambre et dans le pays, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse aux deux extrémités pour attirer à soi le pays et la chambre.

C’est un fait qui mérite d’être remarqué, que le grand mouvement diplomatique qui s’est opéré à l’entrée de M. Thiers au ministère des affaires étrangères. Que ce mouvement parte de lui, de ceux qui l’entourent ou de quelqu’un qui le domine, comme on l’a dit, ce n’est pas moins