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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/297

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propre, il rompit le mariage de Radegonde en la consacrant diaconesse par l’imposition des mains [1]. Les seigneurs et les vassaux franks eurent aussi leur part de stupéfaction ; ils n’osèrent ramener de force à la résidence royale celle qui avait désormais pour eux le double caractère de reine et de femme consacrée à Dieu.

La première pensée de la nouvelle convertie (c’était le nom qu’on employait alors pour exprimer le renoncement au monde) fut de se dépouiller de tout ce qu’elle portait sur elle de joyaux et d’objets précieux. Elle couvrit l’autel de ses ornemens de tête, de ses bracelets, de ses agrafes de pierreries, de ses franges de robes tissues de fils d’or et de pourpre ; elle brisa de sa propre main sa riche ceinture d’or massif en disant : « Je la donne aux pauvres [2]. » Puis elle songea à se mettre à l’abri de tout danger par une prompte fuite. Libre de choisir sa route, elle se dirigea vers le midi, s’éloignant du centre de la domination franke par l’instinct de sa sûreté, et peut-être aussi par un instinct plus délicat qui l’attirait vers les régions de la Gaule où la barbarie avait fait le moins de ravage. Elle gagna la ville d’Orléans, et s’y embarqua sur la Loire, qu’elle descendit jusqu’à Tours. Là, elle fit halte pour attendre, sous la sauvegarde des nombreux asiles ouverts près du tombeau de saint Martin, ce que déciderait à son égard l’époux qu’elle avait abandonné [3]. Elle mena ainsi quelque temps la vie inquiète et agitée des proscrits réfugiés à l’ombre des basiliques, tremblant d’être surprise si elle faisait un pas hors de l’enceinte protectrice, envoyant au roi des requêtes, tantôt fières, tantôt suppliantes ; négociant avec lui par l’entremise des évêques pour qu’il se résignât à ne plus la revoir, et à lui permettre d’accomplir ses vœux monastiques.

Chlother se montra d’abord sourd aux prières et aux sommations :

  1. Quo ille contestationis concussus tonitruo, manu superposita consecravit diaconam. (Ex vita S. Radegundis, apud script. rerum francic. tom. III, pag. 456.)
  2. Mox indumentum nubile… exuta ponit in altare, blattas gemmataque ornamenta… Cingulum auri ponderatum fractum dat in opus pauperum. (Ibid.) - Stapionem, camisas, manicas, cofeas, fibulas,cuncta auro, quaedam gemmis exornata… (Ibid., pag. 457.)
  3. Hinc felici navigio Turonis appulsa… quid egerit circà S. Martin atria, templa, basilicam, flens lachrymis insatiata, singula jacens per limina. (Acta sanctorum Augusti, tom. III, pag. 70.)