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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/229

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Tout s’était étendu à l’entour dans des proportions immenses et telles que les yeux seuls de l’esprit les pouvaient embrasser. Au centre de ce vaste espace planait un globe lumineux sur lequel s’élevait un homme à taille gigantesque, au port sublime, qui jouait du violon. Le globe était-il le soleil ? Je l’ignore, mais dans les traits de l’homme je reconnus Paganini embelli d’une beauté idéale, rayonnant de gloire, souriant d’une joie dexpiation. Son corps resplendissait de force virile, un vêtement bleu clair enveloppait ses membres ennoblis : autour de ses épaules flottait en boucles brillantes sa noire chevelure. Il se tenait debout, ferme et assuré comme une sublime image de la divinité et jouait du violon ; il semblait que toute la création obéît à ses accords. C’était l’homme-planète autour duquel tournait l’univers avec une solennité mesurée et des rhythmes célestes. Ces belles clartés calmes qui planaient autour de lui, étaient-ce les étoiles du ciel ? et cette harmonie sonore qui rayonnait de leurs mouvemens, était-ce le chant des sphères dont les poètes et les voyans ont parlé dans leurs visions ? Quelquefois, quand mes yeux s’efforçaient de pénétrer au loin dans l’espace vaporeux, je croyais voir s’avancer des manteaux tout blancs, et sous ces manteaux marchaient des pèlerins gigantesques, avec des bâtons blancs à la main. Chose merveilleuse ! les pommes d’or de ces bâtons étaient ces mêmes belles clartés que j’avais prises pour des étoiles. Ces pèlerins marchaient en cercle imminence autour du musicien, les sons de son violon faisaient scintiller de plus en plus les pommes d’or de leurs bâtons, et le choral qui résonnait dans leurs bouches et que je pouvais prendre pour le chant des sphères, n’était que l’écho continu de ce violon. Une sainte et indicible ferveur animait ces accords qui parfois vibraient, à peine sensibles, comme un mystérieux murmure sur les eaux, puis me faisaient frissonner en s’enflant avec éclat comme les mélodies du cor, au clair de lune, et enfin débordaient avec une allégresse effrénée, comme si des milliers de bardes eussent saisi leurs harpes et uni leurs voix dans un chant de victoire. C’était une musique comme l’oreille n’en entend jamais, une musique que le cœur seul peut rêver quand il repose la nuit sur le sein de la bien-aimée. Peut-être aussi le cœur la comprend-il en plein jour quand il se perd avec délices dans les lignes pures et dans les nobles ovales d’un chef-d’œuvre grec…