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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/224

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deux thalers d’entrée. Enfin sur la scène s’avança une sombre figure qui paraissait arriver du monde des ténèbres. C’était Paganini dans son noir costume de gala : habit noir et gilet noir de coupe effroyable, comme l’étiquette infernale le prescrit peut-êfrre à la cour de Proserpine. Un pantalon noir flottait pauvrement autour de ses jambes fluettes. Ses longs bras paruient alongés encore par le violon qu’il tenait d’une main, et par l’archet qu’il tenait de l’autre, et avec leijuel il touchait presque la terre, quand il débita devant le public ses révérences inouies. Dans les courbures anguleuses de son corps apparaissaient une répugnante flexibilité de mannequin, et en même temps une sorte de servilité animale, qui nous donna grande envie de rire ; mais sa figure, dont l’éclairage éblouissant de l’orchestre faisait ressortir la pâleur cadavéreuse, avait quelque chose de si suppliant, de si niaisement humble, qu’une singulière pitié étouffa en nous toute velléité rieuse. A-t-il appris ces révérences d’un automate ou d’un chien ? Ce regard suppliant est-il celui d’un être frappé à mort, ou sert-il de masque à l’iionie d’un avare ? Est-ce un vivant qui va s’éteindre, et qui, dans l’arène de l’art, se prépare, comme un gladiateur mourant, à récréer le public par ses dernières convulsions ? Est-ce un mort sorti du tombeau, violon-vampire, qui vient sucer, sinon le sang de notre cœur, du moins l’argent de notre poche ?

Toutes ces questions se croisaient dans notre tête pendant que Paganini faisait ses interminables politesses ; mais toutes ces pensées se turent quand le merveilleux virtuose plaça son violon sous son menton et commença à jouer. En ce qui me touche, vous connaissez déjà ma seconde vue musicale, ma faculté d’apercevoir, à chaque son que j’entends, la figure corrélative. Il arriva donc que Paganini fit passer devant mes yeux, avec chaque coup d’archet, des figures visibles et des situations, qu’il me raconta en images sonores toutes sortes de curieuses histoires, où lui-même, avec sa musique, jouait le principal personnage. Les coulisses s’étaient métamorphosées dès le premier coup d’archet. Il m’apparut avec son pupitre dans une chambre claire, et décorée, dans un plaisant désordre, avec des meubles de rocailles dans le goût Pompadour. Partout de petites glace, partout de petits amours, des porcelânes chinoises, un délicieux chaos de rubans, de guirlandes de fleurs, de gants blancs, de blondes déchirées, de fausses perles, de dia-