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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/17

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acquis une double expérience, celle des accusations sans preuves et celle des défenses habiles. Il savait éviter le piége qu’on lui tendait, sans s’offrir à celui qu’on n’avait pas pensé à lui tendre. Il écrivait de longues lettres sans donner prise à la moindre interprétation, et il défendait l’innocence d’un saint avec la profonde rouerie d’un homme de barreau [1]. Mais derrière toutes ses précautions, sous ce réseau de subtilités qu’il opposait à celles de ses ennemis, on apercevait toujours sa belle ame : ce que lui inspirait l’instinct de la conservation, naturel à tout homme, ne contredisait jamais sa conscience, et on ne pouvait pas plus lui faire commettre des imprudences que des lâchetés.

L’accusation ayant manqué de ce côté, on rechercha dans sa longue carrière judiciaire s’il n’avait pas reçu quelque présent d’une assez grande valeur pour justifier un procès de corruption ; mais Morus, avec un mot, une anecdote, une preuve fournie à propos, dissipait toutes ces charges, à la honte des plaignans apostés par la cour. Tantôt c’était une dame qui lui avait offert des gants et de l’argent ; oui, mais il n’avait pris que les gants, trouvant que c’eût été de mauvais goût de refuser un cadeau de dame. Tantôt c’était un client qui lui avait envoyé une coupe d’or richement ciselée ; — oui, mais il lui avait offert en retour une coupe d’une plus grande valeur, ne voulant pas recevoir de présens, mais n’ayant pu résister au plaisir de garder les ciselures. L’accusation la -plus grave fut portée par un M. Parnell, soutenu dans cette affaire par le marquis de Wilshire, père d’Anne de Boleyn, l’ennemi mortel de Morus et l’instrument du roi, qui ne craignait pas de laisser voir sa main dans ce honteux échafaudage de justice rétroactive. Ce M. Parnell se plaignait amèrement d’avoir perdu un procès contre un M. Vaughan, dont la femme, prétendait-il, avait donné à Morus un magnifique vase en vermeil. Sir Thomas avoua le fait, ajoutant que le vase lui avait été offert long-temps après le procès, au nouvel an, comme cadeau d’étrennes, et qu’en effet il n’avait pas cru séant de résister aux instances de la dame. Sur quoi le marquis de Wilshire, s’étant tourné vers les juges d’un air de triomphe : « Ne vous l’avais je pas bien dit, milords, s’écria-t-il, que vous trouveriez cette accusation fondée ? » Les juges, qui atten-

  1. English Works, 1422.