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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/159

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qu’on ne me convainc pas. La tête de l’ange est admirable, dans toute la force du terme ; le reste est simple et harmonieux. Le sujet d’ailleurs est si beau, qu’il est de moitié dans l’émotion qu’on éprouve ; un enfant couché dans son berceau, une mère qu’assoupit la fatigue, et un ange qui veille à sa place. Quel peintre oserait être médiocre en traitant un pareil sujet ? la palette lui tomberait des mains. Que M. Decaisne conserve la sienne ; et, s’il m’est permis de lui parler ainsi, qu’il regarde attentivement ce qu’il vient de faire. On dit que la tête de son ange est celle d’un enfant de quatorze ans ; je souhaite que cette supposition soit vraie : elle prouverait beaucoup en faveur du peintre. Le grand principe qu’a posé Raphaël, et qui a fécondé tout un siècle, n’était pas autre que celui-ci : Se servir du réel pour aller à l’idéal. Il n’en a pas fallu davantage pour couvrir l’Italie de chefs-d’œuvre, et l’embraser du feu sacré. Quelle que soit la route qui ait conduit M. Decaisne au résultat qu’il nous montre aujourd’hui, il est arrivé. Qu’il saisisse cette phase de son talent ; qu’il renonce pour toujours à ce cliquetis de couleurs, à ces petits effets mesquins, qu’il a cherchés, naguère encore, dans ses portraits ; qu’il prenne confiance en son cœur, et, en même temps, qu’il se défie de sa main. Que les yeux calmes de son ange lui apprennent qu’il n’y a de beau que ce qui est simple. Qu’il ne veuille pas faire plus qu’il ne peut, mais qu’il soit ce qu’il doit être. Puisse-t-il trouver souvent une inspiration aussi heureuse ? S’il voit des gens qui passent devant sa toile, et qui se contentent de ne pas dédaigner, qu’il laisse ceux-là aller à leurs affaires, ou se pâmer devant le bric-à-brac. Le temps n’est pas loin où le romantisme ne barbouillera plus que des enseignes. Si j’adresse à M. Decaisne, que je ne connais pas, ces conseils, peut-être un peu francs, c’est que j’ai été, sur une autre route, assurément plus dans le faux que lui ; je n’ai pas fait son Ange gardien, mais je le sens peut-être mieux qu’un autre. Je le louerais moins si l’auteur avait mieux fait jusqu’à présent ; mais qu’il tienne bon, et prenne courage ; le cœur, quand il est sain, guérit toujours l’intelligence.

Le portrait du maréchal Grouchy, de M. Dubufe, atteste un progrès louable dans sa manière. Il est ressemblant ; et, pour l’exécution, il n’y a point de reproches à lui faire. Il y a loin de là à ces tristes poupées qu’il habillait de satin blanc, et qu’il appelait regrets ou souvenirs.