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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/132

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rare chez les Italiens de l’école nouvelle. La scène dans laquelle Amélie et son amant se reconnaissent, écrite dans un style élevé, simple et pur, a donné surtout occasion au maestro de développer à loisir les hautes qualités instrumentales qu’il possède. Le trio avec chœur qui suit et s’enchaîne au finale, est d’un effet puissant ; la mélodie imposante qui règne dans l’orchestre, donne à ce morceau un caractère d’originalité. Le duo des deux hommes, au second acte, est digne, en tout point, de l’auteur d’Elisa. La belle et touchante phrase de l’adagio vous émeut jusqu’aux larmes ; il faut dire aussi que Lablache et Rubini le chantent avec une expression admirable. Rien n’égale le sentiment dramatique de Lablache, si ce n’est la magnificence de son organe, et Rubini a dans la voix je ne sais quoi de plaintif et de tendre qui fait que, dans certaines situations, il atteint aussitôt, et presque sans le vouloir, à des effets singuliers interdits pour jamais aux comédiens vulgaires dont le geste est la seule ressource. Il y a trop de cavatines dans la partition des Brigands ; chacun chante la sienne, plusieurs même en ont deux à chanter. À tout prendre, puisque c’est là une coutume du théâtre italien, M. Mercadante devait s’y soumettre ; mais il devait aussi chercher à éviter la monotonie par la variété de ses formules. Sans doute que les exigences des chanteurs auront mis obstacle à ses bons désirs. Chacun aura voulu son cantabile pour commencer, et sa cabalette pour finir ; de telle sorte que le pauvre maestro, dans la nécessité d’écrire autant de cavatines qu’il avait de chanteurs dans son opéra, s’est tiré d’affaire tant bien que mal en donnant à l’un le cor, à l’autre la clarinette pour jouer les ritournelles, et, ne pouvant varier les formes, a varié les instrumens.

L’opéra des Brigands a réussi comme il le méritait. Le public a dès le premier jour apprécié tout ce qu’il y a de mélodieux et de charmant dans cette bonne musique, qui se laisse comprendre sans travail pénible de l’intelligence ; et maintenant que Mercadante a recueilli parmi nous son humble moisson de gloire, le voilà qui s’en retourne heureux dans sa petite ville, où le rappellent les devoirs de sa charge, car Mercadante est maître de chapelle à Novarre. C’est là que le digne maestro passe sa vie, au milieu de petits enfans de chœur dont il dirige les voix aiguës, et de chanoines paisibles qui écoutent sa musique, gravement assis dans leurs stalles. Chaque année il écrit une messe en l’honneur de la patronne de la ville ; et cette chapelle à laquelle Mercadante a voué sa Muse religieuse ne dépend ni du pape ni des grands-ducs, c’est un chanoine qui l’a fondée en mourant, de ses propres deniers. De temps en temps, le maestro demande un congé à ses directeurs pour aller écrire un opéra à Venise ou bien à Naples ; et puis, trois mois après, quand il a bien fait chanter la Tachinardi et Dupré, quand il a bruyamment triomphé sur la scène, il se souvient de ses petits enfans de chœur et de ses bons chanoines de Novarre, et revient parmi eux, pour sanctifier dans la chapelle les couronnes du théâtre. Quelle sérénité ! quelle paix charmante ; on a beau dire, l’Italie est encore la terre de l’art calme et qui rend heureux.


F. BULOZ.
F. Buloz