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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/102

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considéré celui qui revend aux pauvres des haillons ramassés dans la boue. Pour ce dernier, tout est bénéfice : le fonds de la marchandise est inépuisable et la main-d’œuvre à vil prix. Tel est l’avantage des écrivains qui spéculent sur la misère des intelligences. En supposant qu’ils fussent capables de concevoir un ensemble et d’en colorer, harmonieusement les parties, pour qui prendraient-ils cette peine ? Leur clientelle ne choisit pas, et n’ose pas même manifester le dégoût qu’elle éprouve souvent. La plus informe de leurs productions (si toutefois l’absurde offre des degrés) peut compter sur un débit dont le chiffre est peu élevé, mais invariable. Ce privilège leur donne auprès des libraires un certain crédit, et à la longue, ils prennent rang parmi les notables de la corporation des auteurs. L’ornière est creusée depuis long-temps ! Pour ceux qui ne craignent pas de s’y salir, plus de luttes contre les rébellions de la pensée ! Plus de journées fiévreuses, ni de songes rongeurs ! C’est avec un imperturbable sans-gêne qu’ils enfantent des volumes. On en pourrait citer qui, renouvelant les prouesses de Rétif-la-Bretonne, fabriquent leur œuvre en composant la planche d’impression, et ne cessent de créer des personnages, que lorsqu’ils manquent de caractères ; nous demandons grace pour cet inévitable jeu de mots. Malheureusement, il y a des lecteurs qui méritent qu’on les traite avec cette impertinence, et ce sont les trois quarts de ceux qui dévorent les romans ; ceux qui lisent, non pas dans le but d’éveiller leurs facultés, mais afin de s’étourdir ; ceux pour qui tout imprimé est un livre, et qui sont assez peu soigneux de leur ame, pour la prostituer au premier venu.


III. Théâtre. — Les compositions destinées à la scène diffèrent essentiellement de celles qu’on livre seulement à l’impression. Elles demandent à être jugées d’un point de vue particulier, parce qu’elles sont soumises à des conditions dont l’esprit le plus indépendant ne saurait s’affranchir.

Les moralistes voudraient faire du théâtre un lieu d’enseignement national. Nous regrettons autant qu’eux qu’il n’en soit pas ainsi ; mais cette transformation ne dépend pas plus des gouvernemens que de la raison publique. Si elle devait s’accomplir, ce serait passagèrement et sous l’influence d’un auteur actif, désintéressé, courageux, en même temps que doué d’un grand génie pour le drame. En attendant le phénomène, le théâtre sera ce qu’il est aujourd’hui, une exploitation industrielle. Un directeur qui exerce à ses risques et périls ne peut avoir d’autre but que la prospérité de son établissement. Il faut que, bonnes ou mauvaises, il trouve par an un certain nombre de pièces. Lui a-t-on signalé un homme d’esprit et d’invention, il le poursuit, l’obsède, emploie toute sa puissance à le fasciner. Il parvient à soutirer feuille à feuille le manuscrit dont il a besoin. L’auteur n’a pas eu le temps de s’interroger sur l’ensemble, ni