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la circonstance qui nous occupe, le besoin d’encourager des divisions favorables au pouvoir a fait taire la prudence habituelle. On sait que la Croatie, la Dalmatie et l’Esclavonie n’ont d’autre représentation politique que la diète hongroise. Les fiers Magyares comprennent même dans le royaume de Hongrie tous ces pays qui n’y tiennent pourtant qu’à titre de confédérés, et prétendent depuis quelques années y faire adopter leur idiome asiatique comme langue officielle et nationale. Or, voici un Slave qui réclame avec raison la priorité pour la langue de ses pères, à titre de langue première occupante et très riche. Il en sera sans doute de toutes ces prétentions de nationalités diverses comme de tout ce qui se fait saillie et discordance dans la civilisation actuelle. Plus un monde vieillit, plus les hauteurs tendent à s’abaisser et les plaines à s’élever. Mais en attendant ce nivellement, que hâte l’ardeur fiévreuse de notre époque, le gouvernement des états autrichiens n’est pas fâché de voir faire par ses propres sujets justice de ces résolutions hongroises dont la pétulance l’incommode souvent, d’autant plus que le moyen le plus court d’accommoder les langues magyare et slave est tout naturellement d’accorder le titre d’officielle à la langue allemande. En conséquence l’imprimatur de la censure locale a été accordé au présent opuscule, écrit par un Croate qui ne se gène pas trop pour y parler de tout autre grief que des velléités despotiques de la langue magyare. Par exemple, on y lit les passages suivans :

« Toutes ces injustices que vous (députés croates) vous supportez à regret, sont la suite de l’ignorance que les Magyares ont de nos priviléges, de notre histoire, et de l’idée fausse qu’ils se font de nos provinces… Les intentions des Hongrois furent jadis bonnes et sages ; mais les circonstances et un laps de trois siècles ont changé tout cela : l’occasion perdue ne se retrouve plus. Les chefs de toutes les nations éclairées savent aujourd’hui, et l’expérience démontre que différens peuples qui, réunis sous un même sceptre, possèdent des constitutions et parlent des langues distinctes, peuvent se fondre en fédération légitime et former un état solide, pourvu que les lois générales aient vigueur dans tout l’état, mais en laissant à chaque province les institutions municipales particulières appropriées à leur indépendance. C’est là ce que demandent les idées reconnues de la politique de l’esprit du siècle, esprit plus fort que toutes les armes de la terre, armes qui finissent même avec le temps par tomber en son pouvoir.

« L’esprit du siècle demande aujourd’hui que celui-là seul commande qui réunit beaucoup d’esprit à de grandes connaissances et à une longue expérience dans sa partie… L’état militaire seul est bien instruit dans le détail de son métier, mais dans son métier seulement… Le peuple des