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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/80

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qu’à peine touchée dans son cours ; il l’éluda dans sa charmante et judicieuse leçon sur André Chénier. Il l’a éludée depuis dans son article sur M. Nisard, où la question revenait se poser. Il fut d’ordinaire, à l’égard de cette tentative, non répulsif, attentif plutôt, bienveillant, légèrement douteur, ou même moqueur avec grace. S’il lui arrivait de s’écrier comme Pline dont j’aime à citer le nom près de lui : « Magnum proventum poetarum annus hic attulit, cette année a fourni une ample moisson de poètes », ce serait avec un sourire d’aimable raillerie, et non en homme qui se pique de faire et de réciter à son tour des hendécasyllabes. La suite n’a pas donné tort à sa justesse prudente ; mais, n’aurait-il pu cependant se prononcer un peu plus sans mécompte ? Au reste, ce rôle de critique actuel, de journaliste contemporain, siérait mal à un maître illustre ; il a mieux à faire qu’à s’employer à ces fatigues d’éclaireur, à ces hasards d’avant-garde. Quand il a écrit dans les journaux, soit en littérature, soit en politique, il y a moins réussi qu’en tout autre genre. Il improvise en parole, mais il n’improvise pas au courant et à la pointe de la plume. Bien que la facilité d’exécution soit un des caractères de ses pages les plus achevées, la négligence forcée, et l’audace agressive, et le diagnostic décisif et souvent scabreux de la polémique politique ou de la critique littéraire courante, ne sont pas son fait. A lui la richesse qui ne trompe pas. Son inspiration, sa gloire, c’est d’étudier, de ranimer et d’éclairer les monumens accomplis des âges.

Je lui reprocherai pourtant, dans les belles routes où il marche, et sur un exemple récent, cette inclination partiale à guider son cortège vers les génies les plus fréquentés, et son faible, de consulter d’avance, et de ne jamais étonner ni redresser, dans ses jugemens sur les poètes, les sentences de la faveur populaire. En son bel article sur Byron, déjà cité, il offense, il évince presque en deux mots du rang des vrais poètes le tendre et profond Cowper, le sublime Wordsworth ; il les rejette négligemment parmi les esprits singuliers et maladifs, êtres sans puissance sur l’imagination des autres hommes. Pour nous, aux yeux de qui Byron, si nettement saisi par M. Villemain, ne semble pas moins singulier qu’eux et moins bizarre, nous souffrons d’une dispensation si inégale de la part du critique fait pour donner la loi à ces ombres flottantes du