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comme Quintilien le raconte de Métrodore. Si le passage de l’auteur à citer ne se trouve pas assez tôt sous la main, elle le sait tout entier et le récite ; elle est inexorable aussi pour les mauvaises phrases et les citations moqueuses ; dans l’entraînement de la parole, à force de présence d’esprit, elle lui a joué plus d’une malice. Car son irrésistible naturel s’échappe alors ; il a ce que les anciens appelaient les jeux de l’orateur (dicta, sales), l’anecdote aiguisée, la sortie imprévue, que son masque expressif et spirituel accompagne ; et si la saillie est trop forte, trop hardie (jamais pour le goût !), si elle a trop porté, il la ressaisit au vol, il la retire, et elle échappe encore ; et c’est alors une lutte engagée de la vivacité et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe du sens et de la grace [1].

M. Dubois, caractérisant dans le Globe cette sorte l’éblouissement causé par la parole de M. Villemain, ajoutait avec sa vivacité pittoresque de critique : « Mais, lorsqu’on est aguerri au feu, si j’ose ainsi parler, c’est alors qu’on est frappé de la fécondité, de la sagacité, de l’étendue et de la justesse des vues du professeur. » Benjamin Constant, dans un charmant portrait de femme, a parlé de ces traits d’esprit, qui sont comme des coups de fusil tirés sur les idées et qui mettent la conversation en déroute. S’il fallait s’aguerrir au feu spirituel et éblouissant de M. Villemain afin de bien saisir ce qui était derrière, l’idée et le sens du discours n’en souffraient jamais. Pour le prendre au complet et embrasser à fond toute l’étendue de ses ressources dans ce genre de composition oratoire si mobile et si mélangé, notons quatre points principaux et comme quatre grands camps de réserve qu’il avait su asseoir à distances convenables et où il puisait sans cesse. Déjà maître de l’antiquité et des sources grecques si mal fréquentées en général, ayant derrière lui pour fond de scène ces cimes sacrées,

  1. M. Villemain me paraît assez exactement appartenir à cette classe d’orateurs que Cicéron caractérise à divers endroits de ses œuvres de rhétorique, par ces expressions : « Tenues, acuti, omnia docentes et dilucidiora facientes, subtili quâdam et pressâ oratione limati,… faceti, florentes etiam et leviter ornati,… in narrando venusti. » Il a l’acumen plutôt que le lenitas ou le vis, ce qui, suivant Cicéron, rend surtout propre à enseigner.