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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/749

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acteur frappait d’épouvante les héros de la journée. Rues et places furent en un instant désertes ; chacun regagnait son gîte, et l’on se barricadait dans les maisons. On n’entendait que portes qui se fermaient, verroux qui se tiraient ; on eût dit une ville assiégée au moment d’être prise d’assaut.

Quand je rentrai, je trouvai mon hôte et ses deux fils, tous urbains, occupés à charger leurs armes.

Caballero, me dirent-ils, il y aura du nouveau cette nuit ; il faut être sur ses gardes ; si le peuple se soulève, c’est à nous autres qu’il s’attaquera, mais les munitions ne manquent pas, et la porte de la rue n’est pas facile à enfoncer. — Tout était prêt en effet pour soutenir un siège ; ce qui se passait dans cette maison-là se passait dans toutes les autres.

Un voisin entra ; il était fort troublé :

— Caballeros, s’écria-t-il d’une voix altérée, la Huerta se soulève, on a entendu le caracol dans la soirée.

Ceci exige quelques explications. Huerta veut dire jardin ; mais à Valence on donne ce nom aux campagnes qui entourent la ville dans un rayon de trois à quatre lieues. C’est un véritable jardin ; l’Espagne n’a pas de terre plus riche ni mieux cultivée ; l’irrigation surtout y est merveilleusement entendue. La fertilité de ce paradis terrestre remonte aux Arabes ; les chrétiens après leur conquête n’ont eu qu’à conserver l’ouvrage des vaincus ; ils n’y ont rien changé. Il y a même à Valence un tribunal spécial pour tous les cas relatifs à la distribution des eaux de la Huerta. Il se tient tous les jeudis sur la place de la cathédrale ; il siège en plein air et prononce sans appel. Toutes les causes se traitent verbalement ; les écritures ne sont pas admises. Or, c’est là évidemment une institution arabe ; c’est ainsi que le cadi maure rend la justice.

La Huerta de Valence est très peuplée ; on y compte jusqu’à trois mille habitans par lieue carrée. C’est un peuple inculte et sauvage, et il porte à la ville une haine invétérée ; ce sont d’ailleurs deux races bien tranchées, et cette diversité d’origine explique l’antipathie héréditaire que les deux populations ont l’une pour l’autre. Le royaume de Valence fut maure jusqu’au XIIIe siècle. Jacques d’Araron, celui que les Espagnols appellent Don Jayme Ier, en fit la conquête sur le roi musulman Zaen l’an 1238, et l’on garde soigneusement son héroïque épée dans le palais de l’ayuntamiento ; la