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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/744

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Les détenus le crurent comme moi ; il y eut un long frémissement d’horreur et d’effroi ; les bancs gémirent sous les muettes convulsions des condamnés ; quelques-uns se levèrent en sursaut ; d’autres cachèrent leur tête dans leurs mains pour ne pas voir le coup qui allait les frapper. Un silence morne et profond régnait dans la salle. C’était une fausse alarme. La rumeur qu’on avait entendue annonçait l’arrivée d’un nouveau prisonnier : c’était un malade qu’on avait été chercher à l’hôpital, et qu’on amenait couché sur un chariot. Il avait l’air d’un mort, tant il était déjà décomposé ; il fallut le porter dans la salle ; on l’y coucha sur un manteau. Il faut dire que ce malheureux fut traité, par les urbains qui l’escortaient, avec humanité, et qu’il fut, de leur part, l’objet de soins empressés et d’attentions presque délicates. Du reste, je ne vis maltraiter aucun détenu ni en action ni en paroles.

Quand le calme fut rétabli, je vis un moine qui jetait sur ma cocarde un œil féroce. La vue des trois couleurs ranimait en lui les sanglantes passions de 1808 ; et si cet homme m’eût tenu en son pouvoir, je crois qu’il m’aurait déchiré : c’est là du moins ce que son regard me disait avec sa flamboyante éloquence. Ce moine était le père Lopez, fougueux minime, dont les prédications furibondes avaient agité long-temps la province. Son procès, à lui, était fait par l’opinion, et il l’aurait été de même par les tribunaux, s’il n’eût, à force d’argent, acheté des escribanos délais sur délais. Son sort maintenant était fixé : il ne pouvait plus échapper ; son nom sortait de toutes les bouches avec l’accent de la haine ; il ne pouvait manquer de sortir de l’urne le premier. On venait de saisir sur lui un livre qu’il cachait dans les plis de sa robe c’était le second volume d’un pamphlet monacal, tout-à-fait digne, par ses exagérations, des beaux jours de l’inquisition ; l’auteur, un certain père Vidal, en ressuscitait du moins les doctrines les plus extrêmes ; l’ouvrage avait pour titre : Causes des erreurs révolutionnaires, et de leurs remèdes ; remèdes de moine, et de moine vindicatif ! C’était là le bréviaire où s’inspirait le père Lopez, et l’on comprend que la cocarde française ne fût pas du goût d’un tel homme.

Je le vis se pencher vers un prisonnier assis près de lui il lui dit quelques mots à l’oreille en me désignant de l’œil. L’autre ne répondit pas ; mais il me regarda, et il me donna ainsi l’occasion de