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Alors la pauvre mère se lève sur ses jambes fatiguées et franchit le mur de pierre. Elle traverse le village, et les chiens hurlent en l’entendant passer. Elle arrive à la porte de sa demeure ; sa fille aînée était là debout. « Que fais-tu là, mon enfant ? dit-elle. Comment vont tes frères et sœurs ?

— Vous êtes une belle grande dame, mais vous n’êtes pas ma mère chérie. Ma mère avait les joues blanches et roses, et vous êtes pâle comme la mort.

— Et comment pourrais-je être blanche et rose ? J’ai reposé dans le cercueil si long-temps !

« Elle entre dans la chambre ; ses petits enfans étaient là avec des larmes sur les joues. Elle en prend un et le peigne, puis tresse les cheveux à un autre, et en caresse un troisième et un quatrième ; le cinquième, elle le met sur ses bras, et lui ouvre son sein. Puis, appelant sa fille aînée : « Va t’en prier Dyring, dit-elle, de venir ici. » Et quand Dyring parut, elle lui cria avec colère : « Je t’ai laissé de la bière et du pain, et mes enfans ont faim et soif. Je t’ai laissé des coussins bleus, et mes enfans couchent sur la paille nue. Je t’ai laissé de grands flambeaux, et mes enfans sont dans l’obscurité. S’il faut que je revienne ainsi souvent le soir, il t’en arrivera malheur. » Alors la belle-mère s’écria : « Je veux désormais être bonne pour tes enfans. » Et depuis ce jour, dès que le mari et la femme entendaient gronder le chien, ils donnaient de la bière et du pain aux enfans, et dès qu’ils l’entendaient aboyer, ils se sauvaient, de peur de voir apparaître la morte. »

Qu’on me permette, avant de finir, de m’arrêter un instant sur cette tradition qui a laissé des traces nombreuses, non-seulement dans les poésies populaires de Danemark, mais dans celles d’Allemagne, d’Angleterre, d’Écosse, et de plusieurs autres contrées.

Nous avons déjà vu qu’au moment d’entrer en lutte avec le géant, Orm s’en va frapper à la porte du tombeau de son père, et lui demande son épée. Dans un autre chant danois, un jeune homme réveille sa mère dans son sépulcre, pour obtenir d’elle un conseil. Dans un autre encore, c’est un amant que les regrets de sa bien-aimée troublent dans la fosse où il est enseveli. Il se lève avec son cercueil et vient, au milieu de la nuit, frapper à la porte de la jeune fille. « Chaque fois, lui dit-il, que ton front s’éclaircit, que ton cœur est gai, mon cercueil est rempli de feuilles de roses ; chaque fois que tu as l’ame lourde et inquiète, mon cercueil est inondé de sang. »

La même croyance se trouve dans plusieurs sagas irlandaises, et dans l’Edda de Saemund. La prophétesse à laquelle Odin va demander une