Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/722

Cette page a été validée par deux contributeurs.


fléchir un sentiment intérieur, ni à formuler des principes d’art, mais qui se hâtaient de chanter le héros qui leur inspirait le plus d’enthousiasme, le fait qui les avait le plus émus.

Il y avait pourtant parmi eux une classe de poètes, les scaldes, que les chefs d’armée conduisaient avec eux sur le champ de bataille, que les rois, les princes, les jarls de chaque contrée accueillaient avec distinction. Ces scaldes étaient les historiens de leur tribu, les pontifes poétiques chargés de consacrer par leurs vers l’éclat d’une victoire, la renommée d’un héros ; mais la poésie n’était point exclusivement confiée à leur génie. Elle appartenait au peuple, elle voguait avec le pirate sur le bateau, elle s’arrêtait avec le chasseur au milieu de la forêt, elle animait chaque tente de soldats, elle avait sa place réservée à chaque veillée d’hiver. Tout homme qui avait un récit intéressant à faire appelait cette poésie à son secours, et elle venait simple et confiante, lui prêter sa voix un peu rude, mais mâle et énergique. La Saga d’Eigil raconte que lorsqu’il eut perdu son fils, il résolut de se laisser mourir de faim. Mais sa fille vint l’arracher à sa douleur, et le pria de chanter, et le père, attendri par ses larmes, fit un effort, recueillit ses idées, les revêtit d’images, les exprima en vers, et à mesure qu’il chantait, ses regrets s’adoucissaient, et à la fin, il se trouva l’ame si calme, qu’il fut encore heureux de vivre. Le roi Éric le condamne à mort, et il chante pour obtenir sa grace. Le thing ou assemblée populaire condamne à mort Rollon, et sa mère se présente devant le roi et improvise des vers pour l’attendrir.

Ainsi par le peuple même, et par les scaldes, il se forma une suite de chants nationaux qui embrassaient à la fois le cycle des dieux, des héros fabuleux et des hommes. Ainsi se forma le recueil célèbre connu sous le nom de Kampe-Viser. Les chants du Kampe-Viser ont été rassemblés en Danemark et écrits en danois, mais ils appartiennent à toute la Scandinavie. W. Grimm, qui nous semble avoir bien approfondi cette question, pense qu’ils furent primitivement composés vers le Ve ou le VIe siècle, c’est-à-dire à une époque où dans les trois royaumes de Suède, de Danemark, de Norvège, la langue était encore à peu près la même. Le fait est que l’on retrouve souvent dans ces chants des noms norvégiens et suédois, des traditions suédoises, des ballades dont l’idée primitive est attribuée à l’Allemagne ou à l’Irlande, des récits des Niebelungen ou de l’Edda. Les critiques anglais ont fait aussi divers rapprochemens entre leurs chants populaires et ceux du Danemark. Ces rapprochemens ne sont pas difficiles à justifier. Les Danois ont été pendant assez longtemps en relation immédiate avec l’Angleterre pour y répandre, ou y puiser des faits héroïques, des légendes d’amour et de religion. Il est une époque où les peuples, encore enfans, avides de merveilleux et privés des