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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/721

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mer les entraînait sur ses hautes vagues, et le vent de la tempête les poussait comme des vautours vers leur proie. Ils s’en allaient ainsi jusque sur les côtes de la Finlande, jusque sur les côtes d’Angleterre et de Normandie, ici rançonnant une peuplade, là pillant une ville, ailleurs moissonnant la campagne. Les princes leur payaient tribut ; les ducs de Normandie leur cédaient leur duché ; les rois d’Angleterre leur couronne, et Charlemagne baissa la tête et pleura en les voyant.

Pour eux la force physique est la force par excellence, et toute leur imagination est employée à grossir les proportions ordinaires de l’homme. Ils ont des géans qui feraient honte au Gargantua de Rabelais et de Fischart, ou à l’Ougra des Indiens. Il y en a qui ont six bras, d’autres six têtes [1]. La Wilkina-Saga en dépeint un ainsi : « Il était effroyablement large ; ses jambes étaient d’une longueur et d’une force démesurée. Son corps était épais, robuste, puissant. Il y avait une distance d’une aune entre ses deux yeux, et tous ses membres étaient construits dans cette proportion. » L’Edda raconte que le dieu Thor passa la nuit dans le petit doigt du gant d’un géant. Le dieu se leva quand il crut le monstre bien endormi, et lui asséna de toutes ses forces un coup de marteau sur la tête. Le géant se réveille, passe la main sur son front, et dit : Je crois qu’il m’est tombé une feuille d’arbre dans les cheveux. Les femmes de géans ont la même force, la même structure colossale. C’est avec l’une d’elles que Loki enfante cet horrible serpent qui fait le tour du monde. Une petite-fille de géant élève une montagne en laissant tomber la terre qu’elle a mise dans son tablier ; une autre s’en va se promener dans la campagne, elle aperçoit un laboureur avec ses deux chevaux et sa charrue, prend l’homme et l’attelage dans le creux de la main et rapporte cela à sa mère comme un jouet d’enfant.

Au milieu de leur vie errante, les hommes du Nord trouvent cependant une place pour la poésie. Ils l’aiment et la cultivent. L’hiver, quand ils reviennent de leurs expéditions lointaines, ils se plaisent à raconter leurs périls, leurs succès. Il y a des actes de courage dont ils s’enorgueillissent, des hommes d’action dont ils célèbrent les hauts faits, et leurs récits se traduisent en vers, en ballades. Si comme l’a dit un critique anglais, la ballade naïve et conteuse est la première poésie des peuples, c’est surtout aux hommes d’armes de la Scandinavie qu’il faudrait appliquer cet axiome, à ces hommes qui ne songeaient certes guère ni à ré

  1. Il y a encore de l’analogie entre cette croyance fabuleuse et la mythologie indienne. Brama a quatre têtes ; Siva en a cinq ; Sonbramahnya a six têtes et douze bras. (Symbolique de Creuzer, traduite par M. Guigniaut.)