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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/705

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sagesse, les conséquences fatales. Les ressources matérielles de l’art sont complètement en dehors de toutes les lois de progrès qui peuvent régir l’humanité. Dieu les met à la disposition du premier homme de génie. Parce que Mozart n’abuse point à tout instant des instrumens de cuivre, ce n’est pas à dire pour cela qu’il en ignore la puissance formidable ; de ce que Racine écrit dans une langue chaste, élevée et pure, il faut bien se garder de conclure qu’il ne connaissait pas tous les grands mots de caractère et de couleur que plusieurs hommes de ce temps pensent avoir inventés. Quand un homme de génie s’abstient de certains moyens, réhabilités plus tard et non point inventés, c’est presque toujours chez lui chose délibérée et parti pris ; et qu’on n’allègue pas contre cette opinion l’ignorance dans laquelle a pu vivre son siècle de ressources pareilles. Encore une fois, l’homme fort marche en avant du siècle, et prend les instrumens de son œuvre dans l’avenir. Génie veut dire divination : or, Racine et Mozart étaient deux hommes de génie ; du moins, jusqu’à présent, les poètes et les musiciens se sont assez accordés sur ce point. La grandeur dans la conception, la tempérance dans la forme, voilà, ce nous semble, le secret du grand art de Racine, et de l’art non moins grand de Mozart et de Cimarosa.

Les tentatives que vient de faire M. Meyerbeer dans le troisième acte des Huguenots, et que lui seul au monde pouvait faire, considérées comme cas d’exception, ne méritent que des éloges ; car elles révèlent chez le maître un talent prodigieux dans l’art si difficile de traiter les masses instrumentales et vocales. Il y a dans tous ces chœurs des harmonies et des modulations que Sébastien Bach lui envierait. Cependant, si glorieuses qu’aient été pour M. Meyerbeer ces tentatives nouvelles, il serait insensé de prétendre qu’on pourra tôt ou tard les ériger en système. Une telle entreprise, en ruinant la mélodie, attaquerait l’art dans sa partie essentielle ; car, on le sait, la mélodie est à la musique ce que le soleil est à la terre. Le jour où la mélodie ouvrira ses ailes d’or pour retourner au ciel, sa patrie éternelle, la musique ne sera plus qu’un immense et triste chaos, où les sons et les voix se heurteront pêle-mêle dans la discordance, les ténèbres et la confusion de toutes choses.

C’est au quatrième acte que M. Meyerbeer a rassemblé toutes ses forces, combiné tous ses moyens, et réalisé un de ces effets