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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/692

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tous les arbres, effraie tous les oiseaux, mord à tous les fruits ; il moissonne et vendange en même temps ; on dirait qu’il veut s’emparer de tout, afin de rendre après lui la moindre récolte impossible. Or aujourd’hui il n’en est plus de même. En écrivant la partition des Huguenots, M. Meyerbeer s’est conformé au sujet qu’il traitait, il a émondé avec prudence l’arbre touffu de ses harmonies, et rejeté comme chose luxurieuse, et venant du diable, tout développement gracieux, toute ciselure agréable ; par bonheur, il s’est arrêté à temps dans ce chemin qui le menait tout droit à l’art protestant. Or, vous savez quel art pitoyable est celui-là. Il a touché, sans les franchir, les limites au-delà desquelles la tempérance devient aridité. Pourtant, si ce système d’instrumentation lui a réussi, c’est à la fécondité de sa nature qu’il en faut savoir gré, bien plus qu’à l’influence de son sujet. Il voulait faire de la musique protestante ; il a fait une musique simple, élevée et belle, écrite dans un style plein de retenue et de mesure ; il a manqué son but religieux pour en atteindre un préférable, et cela, grace à ces défauts de Robert-le-Diable, dont je parlais tout-à-l’heure. C’est cette exubérance de force qui l’a contraint à n’être qu’original et simple lorsqu’il voulait être aride et sec de propos délibéré ; les efforts de sa volonté ont échoué devant la générosité de sa nature. Que M. Meyerbeer en remercie un peu ses défauts ordinaires ; s’il ne s’était attardé jadis dans le sanctuaire catholique, il se rompait le cou cette fois parmi les ruines du protestantisme. Sans la diffusion pompeuse du style de Robert-le-Diable, le style des Huguenots, au lieu d’être simple, original et fortement trempé, serait froid et mesquin. M. Meyerbeer avait voulu faire comme les protestans, et rejeter de sa musique les ornemens extérieurs et les choses terrestres, de même que ceux-ci rejettent de leur maison les vêtemens pontificaux, les tabernacles d’or et toutes les magnificences du Service divin. Heureusement, il a échoué dans son entreprise, et fait une musique imposante et solennelle, mais qui n’est pas protestante le moins du monde. Certes, je ne suis pas de ceux qui prétendent que l’art doit être exclusivement sacerdotal et catholique ; l’art désormais est libre et marche dans son indépendance et sa force, dégagé de toute préoccupation religieuse. Cependant il nous est possible à tous de ne pas reconnaître hautement son origine. L’art moderne est issu du catholicisme ; comme le roi Joas, il a grandi dans le sanctuaire au milieu