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Cependant, tout en faisant ces reproches à M. Meyerbeer, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il n’en a agi de la sorte que pour être plus vrai. Il y a dans le dessin général de cette œuvre quelque chose d’aride qui rappelle étrangement les peintures d’Albert Dürer et des premiers maîtres protestans. Je pense que M. Meyerbeer, en écrivant sa partition s’est un peu trop préoccupé de la question religieuse ; il a voulu faire de la musique luthérienne, et ce qui a dû le confirmer surtout dans cette intention funeste, c’est cette phrase que l’on ne cessait de lui répéter aux oreilles : que dans Robert-le-Diable il avait fait de la musique catholique ; comme s’il y avait aujourd’hui une musique catholique, une musique luthérienne. Il est vrai que ces deux musiques existaient au XVIe siècle, l’une dans les cathédrales, où elle accompagnait, sur les orgues, le psaume du peuple chantant sous la nef, l’autre dans les temples où elle donnait le ton à des bourgeois rassemblés. Alors la musique était simplement une chose du culte et point du tout un art. Au théâtre, où l’art seul domine, cette différence ne peut être admise ; car ce qui constituait la différence de ces deux musiques, c’était le sentiment dans lequel on les exécutait, bien plus que l’harmonie ou la mesure. Or, il serait puéril de croire que, parce qu’on a fait un chœur accompagné par les orgues, un autre soutenu par sept harpes, il faut appeler celui-ci un psaume catholique, celui-là un motet luthérien. En général, on ne saurait trop recommander aux musiciens de se garder du caractère, et de ce qu’on appelait, il y a cinq ans, la couleur locale. Ces deux fléaux ont détruit toute poésie au théâtre et couvert la Muse de ces ignobles vêtemens qu’elle traîne aujourd’hui. Si jamais le caractère envahit vos orchestres, il en chassera, croyez-le bien, la mélodie et le vrai beau.

Ce qui frappe d’abord dans la partition de M. Meyerbeer, c’est l’ordre merveilleux avec lequel tous les élémens sont combinés ; jamais ce grand talent, que M. Meyerbeer possède à un si haut degré, ne s’était manifesté d’une plus splendide façon ; toutes les parties sont égalisées avec un art admirable, au point que l’unité la plus complète en résulte. Je sais que c’est là un mérite dont certains musiciens d’aujourd’hui feront bien peu de cas ; quant aux directeurs de spectacles, ils ne s’en occupent guère. Mais il s’agit, à cette heure, de M. Meyerbeer, d’un artiste sérieux, qui s’est soumis