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l’inspiration leur refuse, au cerveau ce que le cœur ne veut pas leur donner ; et, par la simple réflexion, arrivent quelquefois sur les sommets, où l’élan de la pensée paraissait seul pouvoir porter. Ils sont comme les chasseurs de chamois qui gravissent des pics sans nombre, sautent des précipices, traversent des abîmes sur des ponts faits de bois ou de glace, et grimpent, au risque de se rompre cent fois le cou, à des hauteurs où l’aigle se repose. Après tout, là n’est pas la question : le grand point, c’est d’arriver ; que ce soit par les pieds ou par les ailes, qu’importe ? Ces natures, moins heureusement douées peut-être, sont loin cependant d’être dépourvues de toute puissance active et spontanée, et c’est à tort qu’on les appelle ingrates ; elles n’empruntent rien au soleil, rien aux brises marines, rien aux pluies de printemps ; leur développement est tout intérieur. Ces diamans que les autres répandent avec tant de profusion, elles sentent bien qu’ils habitent en elles quelque part, mais enfouis et cachés à d’immenses profondeurs. Il faut creuser la mine avec ses ongles, et si les doigts saignent, ne pas se décourager pour cela. Aussi, la pierre une fois trouvée, avec quel soin on s’en empare, avec quelle inquiétude on en taille les moindres facettes, avec quel art on en ménage les reflets, en l’exposant au public qui presque toujours l’adopte, et, soit fantaisie ou justice, la proclame aussi précieuse au moins que les autres, plus transparentes et plus crystallines, mais aussi par cela même moins curieusement façonnées !

M. Meyerbeer appartient à cette classe d’artistes laborieux qui s’élèvent par degrés, et ne se laissant pas rebuter par les premières difficultés qui se rencontrent, s’y prennent à trois et quatre fois souvent pour construire l’édifice de leur renommée. Un beau jour ils font une œuvre, je ne dirai pas admirable, mais qui réussit, et le public alors seulement s’informe de leur nom et de leur personne, et s’étonne de les voir déjà si avancés dans la vie, et de trouver des hommes forts et quelquefois grisonnans à la place des blonds lauréats qu’il rêvait ; car pour le public, on ne date que du jour des applaudissemens. L’artiste devrait pouvoir ne compter ses années que du jour de son succès, car c’est là le vrai moment de sa naissance. Des premières veilles, des premières luttes, des premières larmes, comme aussi des premiers chefs-d’œuvre, le public