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chancelier, et pensant qu’il était resté assez long-temps, sur cette terre, s’envola plein de joie dans le ciel. Le vieillard mort, son fils, qui, comparé à lui encore vivant, était qualifié de jeune homme, et croyait l’être à ses propres yeux, cherchant ce père qu’il avait perdu, et regardant ses quatre enfans et ses onze petits-enfans, commença à se trouver vieux. Cette disposition fut augmentée par une souffrance de poitrine qui suivit cette perte et qui fut comme un signe des approches de la vieillesse. C’est pourquoi, rassasié de toutes les choses mortelles, il demanda une faveur qu’il avait toujours souhaitée depuis son enfance, celle d’avoir sur la fin de sa vie quelques années libres, pendant lesquelles s’arrachant insensiblement aux affaires de la vie présente, il pût méditer sur l’éternité de la vie future ; il l’obtint enfin,- si Dieu seconde ses vieux, — de l’incomparable bonté du plus bienveillant des princes aux mains duquel il résigna tous ses honneurs. Et il s’est fait élever ce tombeau près des cendres de sa première femme, afin de se souvenir de la mort qui fait tous les jours quelques pas vers lui. Et maintenant, pour que ce tombeau n’ait pas été préparé en vain, pour que celui qui doit y reposer ne s’effraie pas de la mort prête à fondre sur lui, nais bien plutôt pour qu’il la reçoive avec plaisir de la volonté de Jésus-Christ, et qu’il trouve moins une mort que la porte d’une vie plus heureuse ; excellent lecteur, dites une pieuse prière pour lui vivant et pour lui mort [1]. »

Il ne faudrait pas conclure du rapprochement de ces deux dates, celle de la sortie de charge de Morus et celle de son épitaphe, qu’il se considérât dès-lors comme un homme mort. Il y aurait de la recherche à le dire. L’historien et le biographe doivent savoir se priver de l’effet fastueux d’un synchronisme pour rester fidèles à la vérité. Beaucoup de chrétiens, à cette époque, faisaient construire leur tombeau de leur vivant, et n’attendaient pas l’approche des catastrophes pour s’occuper de leur mort, dans un temps où la mort effrayait peu, « n’étant que la porte d’une vie plus heureuse. » Mais si ces apprêts funéraires ne prouvent pas nécessairement que Morus se crût menacé, dans un temps prochain, de mourir de mort violente, on ne le voit pas sans un serrement de cœur y préparer à

  1. Il envoya cette épitaphe à Erasme, en lui annonçant sa démission. — Corresp. d’Erasme, 1441-1442.