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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/633

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Lamartine ou Jocelyn, comme on le voudra, a un optimisme serein et supérieur, qui, dans la réalité de tous les jours, pourrait ne pas se vérifier aisément, mais qui reprend son courant général de vraisemblance à mesure que la sphère s’épure et que l’horizon s’élargit. Dans la région où Jocelyn habite, à la hauteur de Valneige, le mal cesse par degrés ; les miasmes des villes expirent et se dissipent dans cet air vif des sapins et des mélèzes. Il y a de la douleur toujours (car l’homme la traîne partout), mais moins de vices ; et tandis qu’en bas, dans les foules, nos pas se heurtent, tournent souvent sur eux-mêmes, et finalement se découragent, de loin, d’en haut, aux yeux du pasteur et du poète, s’aperçoit mieux peut-être la marche constante de l’humanité sous le Seigneur.

Il y aurait pour nous de quoi discourir sur Jocelyn-poème longuement encore. Nous n’avons pas touché les détails du voyage à Paris, et plus tard ceux de la maladie, de la confession, de la mort et de l’ensevelissement de Laurence. Et dans les intervalles, que d’endroits engageans, que de sources murmurantes à chaque pas, au bord desquelles nous pourrions, comme à ce sommet de Glencroe, tomber d’un cœur reconnaissant ! mais les propos entre amis doivent eux-mêmes prendre fin, si doux qu’ils soient. Un dernier trait seulement. Pour ceux qui aiment l’homme dans Lamartine (et le nombre en est grand), Jocelyn doit avoir une valeur biographique ou du moins psychologique bien précieuse. Le bon et tendre curé a existé sans doute, je le crois ; mais ce qui est sûr, c’est que le poète a fait mainte fois confusion de son ame et de sa propre destinée avec lui. Jocelyn n’est bien souvent que Lamartine à peine dépaysé, ayant légèrement romancé et poétisé ses souvenirs, ayant reporté de quelques années en arrière son berceau, comme cela plaît tant à l’imagination et au cœur ; car l’enfance d’ordinaire est si belle, si fraîche en nous de souvenirs, qu’on s’arrangerait volontiers pour avoir vécu homme durant ce temps. J’ai comparé autrefois [1] Lamartine enfant à l’Edwin de Beattie ; mais qu’avons-nous besoin d’analogies et de conjectures ? Nous avons Jocelyn aujourd’hui ; nous avons une révélation presque directe sur l’une des plus divines organisations de poète qui aient été accordées au monde, sur une des plus nobles créatures.


SAINTE-BEUVE.

  1. Article biographique sur Lamartine, Revue des Deux Mondes, octobre 1832.