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partout des douleurs : depuis le déluge, dit-il, Auburn ni Eden n’existent plus. Dans son poème du Bourg, les deux portraits du ministre (vicar) et du vicaire ou second (curate) sont des morceaux achevés de précision, de grace malicieuse, de relief personnel et domestique ; la figure fade, douce, souriante toujours, inoffensive et circonspecte, du bon ministre, atteste dans le peintre un moraliste rival des Johnson et des Swift ; jamais l’insignifiance d’un visage n’a pris autant de consistance aux yeux. Ce bon ministre, chez qui la peur est l’unique passion dirigeante, deviendrait, en des temps orageux, le pendant exact du curé Abbondio des Fiancés de Manzoni. Quant au vicaire (curate), il est admirable et touchant de vérité naïve : sa science dans les classiques grecs, sa pauvreté, la maladie de sa femme, ses quatre filles si belles et pieuses, ses cinq fils qui s’affligent avec lui ; ce mémoire de marchand, entre deux feuillets, qui le vient troubler au milieu du livre grec qu’il commentait dans l’oubli de ses maux ; sa joie simple, triomphante, un matin qu’il a lu au réveil et qu’il annonce à sa famille qu’une société littéraire (il le tient de bonne source) se fonde enfin, pour publier les livres des auteurs pauvres ; tous ces petites scènes successives composent un ensemble fini qui ne peut être que de Wilkie ou de Crabbe.

M. de Châteaubriand, dans ses Mémoires, a raconté, de son ancienne et pauvre vie en Angleterre, une attendrissante aventure, qui a pour objet une divine Charlotte, fille d’un ministre de campagne, d’un Révérend très fort aussi en grec, comme ils le sont tous : le presbytère anglais encadré de ses fleurs, et avec toute sa précieuse netteté, y reluit dans une belle page. A travers des vallées où paissent des vaches, de jolis petits chemins sablés nous y conduisent. La vie de nos curés de campagne en France n’a rien qui ait favorisé un genre pareil d’inspiration et de poésie. S’il avait pu naître quelque part, c’eût été en Bretagne, où les pauvres clercs, après quelques années de séminaire dans les Côtes-du-Nord, retombent d’ordinaire à quelque hameau voisin du lieu natal. M. Souvestre nous a récemment indiqué cette veine naïve de poésie semi- ecclésiastique dans ses études des Bretons. M. Brizeux nous a introduits parmi ce joyeux essaim d’écoliers qui bourdonnait et gazouillait autour des haies du presbytère chez son curé d’Arzano. Quelques pages enfin des Paroles d’un Croyant, quelques-unes des images touchantes et non politiques, pourraient se rapporter à cette poésie