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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/602

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<poem> Tel, lorsque abandonné d’une infidèle amante, Pour la première fois j’ai connu la douleur, Transpercé tout à coup d’une flèche sanglante, Seul, je me suis assis dans la nuit de mon cœur. Ce n’était pas au bord d’un lac au flot limpide, Ni sur l’herbe fleurie au penchant des coteaux ; Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide, Mes sanglots étouffés n’éveillaient point d’échos. C’était dans une rue obscure et tortueuse De cet immense égout qu’on appelle Paris ; Autour de moi criait cette foule railleuse Qui des infortunés n’entend jamais les cris. Sur le pavé noirci les blafardes lanternes Versaient un jour douteux plus triste que la nuit, Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes, L’homme passait dans l’ombre, allant où va le bruit. Partout retentissait comme une joie étrange ; C’était en février, au temps du carnaval. Les masques avinés, se croisant dans la fange, S’accostaient d’une injure ou d’un refrain banal. Dans un carrosse ouvert une troupe entassée Paraissait par moments sous le ciel pluvieux, Puis se perdait au loin dans la ville insensée, Hurlant un hymne impur sous la résine en feux. Cependant des vieillards, des enfants et des femmes Se barbouillaient de lie au fond des cabarets, Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes Promenaient çà et là leurs spectres inquiets. Ou eût dit un portrait de la débauche antique, Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain, Où des temples secrets la Vénus impudique Sortait échevelée, une torche à la main. Dieu juste ! pleurer seul par une nuit pareille ! Ô mon unique amour ! que vous avais-je fait ? Vous m’aviez pu quitter, vous qui juriez la veille Que vous étiez ma vie, et que Dieu le savait ? Ah ! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie, Qu’à travers cette honte et cette obscurité,