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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/577

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puérilité. Sauf quelques passages énergiques, qui s’attaquent plutôt aux mœurs qu’aux institutions, et où l’intention satirique est évidente, sauf surtout la vive et piquante discussion sur l’énorme disproportion de la peine aux délits dans la question du vol, où Morus se montre criminaliste éclairé, quoique subtil, l’Utopie offre, à peine quelques traces de ces préoccupations contemporaines que les critiques prêtent gratuitement à tous les faiseurs d’Utopie. Mais ce qu’on y trouve à chaque page, sans effort de subtilité et de conjectures, c’est un souvenir naturel de ces habitudes journalières d’avocat, de légiste, de magistrat discutant ou appliquant les lois pénales, et chargé souvent de concilier la justice instituée avec l’équité naturelle ; c’est surtout un reflet doux et aimable des années où son esprit fut le plus libre, le plus désintéressé, le plus ouvert à toute sorte d’idées, même à celles qui s’accordaient le moins avec l’exaltation religieuse de sa première jeunesse, et avec l’âpreté dogmatique de la fin de sa vie.

Dans cet intervalle de moins de dix ans, le jeune ascétique qui avait fait une si rude guerre à son corps, le chrétien qui n’avait pas trouvé le cloître assez austère pour y enfermer sa jeunesse révoltée, le polémiste qui allait défendre si ardemment la cause du catholicisme de Rome, avait senti ce relâchement des opinions et cette détente générale de l’esprit par lesquels nous passons tous vers cet âge-là, et qui nous rendent tolérans dans les matières religieuses, intelligens et modérés dans la critique de toutes choses, réformateurs sans haine, réservés dans la négation comme dans l’affirmation ; état qui exclut les grandes vertus comme les grandes fautes, non le plus digne de l’homme peut-être, mais assurément le meilleur et le seul où il s’appartienne tout-à-fait. Morus, en proclamant en Utopie la liberté des religions, et en ne regardant comme obligatoire que la croyance à l’ame et à Dieu [1], Morus était plus près du doute philosophique que de la foi romaine. Son âme s’était amollie, sans se corrompre, par la pratique des affaires, la connaissance des intérêts humains, et un peu de cette gloire des lettres qui fond les ames les plus dures ; il voyait toute chose d’un œil plus sain, et par cela même d’un esprit plus bienveillant. Sa tolérance n’était qu’une juste vue des choses, une philosophie douce sur un fond

  1. L’Utopie, l. 2, p. 16.