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de l’art réfléchi et de la poésie primitive se rencontrent quelquefois, comme il arrive dans certaines parties montagneuses de l’Italie, de l’Espagne, de l’Irlande, de l’Écosse et dans la Bretagne française.

La première conséquence à tirer de là, c’est que le poète qui cherchera à reproduire l’humanité contemporaine, sera obligé de satisfaire à ces deux ordres de faits. De la même manière que l’épopée grecque renfermait en soi les différences et les génies épars des populations ioniennes, doriennes, orientales, occidentales, le poète de nos jours devra représenter à la fois le génie spontané et le génie réfléchi, l’élément populaire et l’élément philosophique de l’humanité moderne. Le problème de son art, à lui, est de combiner, sans les détruire, les deux formes propres à ces élémens opposés, pour en produire une troisième, laquelle sera le fondement et la législation de l’avenir.

L’art, en France, a déjà revêtu trois caractères principaux, et parcouru trois époques. Il a été sacerdotal jusqu’au Xe siècle, féodal jusqu’à la renaissance. Depuis la renaissance, il a été exclusivement monarchique. La phase qui lui reste à parcourir, est sa phase dans la démocratie. Sous cette forme, il sera plus spécialement, comme la France de nos temps, social et cosmopolite.

Chacune de ces périodes de l’art a eu son héros qu’elle a reconstitué à sa manière. Au sacerdoce, Arthur ; à la féodalité, Charlemagne ; à la monarchie, Louis XIV ; à la démocratie, Napoléon.

Napoléon, de quelque façon qu’on l’envisage, ou par l’amour ou par la haine, satisfait à la première condition du personnage épique, qui est d’absorber en soi une génération tout entière. Son caractère dans l’histoire est de représenter le développement de l’individualité dans les temps modernes. Ce doit être aussi là son caractère dans la poésie. Sitôt que vous le placez dans votre poème, il y règne ; il absorbe tout comme dans son empire. Aussi la poétique alexandrine ou féodale ne peut-elle en aucune manière lui être appliquée. Il n’est avec ses compagnons dans aucun des rapports où Achille est avec Ajax, et Charlemagne avec les douze pairs. Dans son épopée ne se rencontrent véritablement que trois personnages, — lui, — le peuple, — le monde. — Le dialogue ne se passe qu’entre eux ; tout autre héros qui interviendrait dans cette scène succomberait sous le faix. Sans doute, d’autres noms,