Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/569

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que les amans, et qui promettait respect et liberté aux ménages, ne pouvait guère venir plus à point.

Morus, avant de faire imprimer son livre, l’avait montré à ses amis, à Tunstall, à Petrus Egidius, à Budé, à Deloine, à Érasme, à ce dernier avant tous les autres. Il était sincère en leur demandant des avis et non des éloges ; il ne l’était pas moins en priant Érasme de faire les honneurs de son manuscrit à Tunstall, « afin, disait-il, que la chose lui parût plus élégante, expliquée par la bouche d’Érasme [1]. » Naïve inconséquence de l’honnête homme et de l’homme de lettres, dont l’un voulait la vérité, et dont l’autre la craignait. Par une autre inconséquence de ce genre, en même temps qu’il faisait modestement passer son Utopie par la critique de ses amis, il avait de ces hauts dédains d’un auteur superbe contre le pauvre public, lequel porte la faute de tous les succès manqués, et qu’on récuse toujours avant de demander ses suffrages et son argent. « Les goûts des mortels, écrivait-il à Egidius, sont si divers, les esprits de la plupart si difficiles, leurs jugemens si absurdes, qu’on ne réussit pas mieux auprès d’eux à se livrer à toute la facilité et à toute la négligence de son génie, qu’à s’accabler de soucis pour faire quelque chose qui puisse être utile ou agréable à ces palais dégoûtés ou grossiers. Le barbare rejette comme dur ce qui n’est pas tout-à-fait barbare. Le demi-savant accuse de trivialité tout ce qui ne fourmille pas de mots vieillis. L’un est si austère, qu’il ne permet pas la plaisanterie ; l’autre si fade, qu’il ne sent rien aux pointes ; tels sont si mobiles que ce qu’ils aiment debout, ils le critiquent assis. Puis viennent les beaux esprits de la taverne qui jugent les auteurs au bruit de leurs verres, et les esprits sans gratitude qui, tout en aimant ce livre, n’en sont pas moins ennemis de l’écrivain, pareils à ces hôtes grossiers qui, après avoir été reçus à une table abondante, s’en vont dès qu’ils sont saouls, sans remercier les gens qui les ont invités [2]. » Tout cela est juste et bien dit ; mais la vraie gloire consiste à mettre tous ces goûts d’accord, soit en plaisant par mille endroits à ceux qu’on pourrait blesser par un point, soit en forçant les contradicteurs à se taire devant l’applaudissement universel.

  1. Corresp. d’Érasme, Supplém. 1664. CD.
  2. Voir au commencement des œuvres latines,