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spectacle du monde, si elle n’est pas autre chose que ces évènemens eux-mêmes se développant au sein de l’intelligence universelle, il s’ensuit que l’épopée est en soi aussi impérissable que la nature et que l’histoire ; mais il est arrivé fréquemment que les critiques ont confondu l’épopée elle-même avec la forme consacrée chez les anciens ; et ne retrouvant plus le type qu’ils s’étaient formé dans leur esprit, ils ont nié plus d’une fois la présence des élémens épiques qui se remuaient sous leurs yeux. D’autres ont pensé que, de nos jours, l’épopée entière est réfugiée dans le roman. Ici, on ne peut nier que le principe de l’individualité s’étant développé à l’excès dans les temps modernes, cette épopée rapide de la vie intérieure et cachée, que l’on nomme le roman, a dû acquérir dans l’art une importance inconnue chez les anciens ; mais le poème héroïque et le roman sont deux formes de l’épopée moderne qui co-existent de la même manière que la cité et la famille ; aussi est-ce une des premières lois de la poétique du roman de ne point laisser s’effacer ses héros devant les héros de l’histoire et du monde. Par-delà ses personnages, on entrevoit sans doute les empires et les peuples qui passent au loin ; seulement, ni ces peuples qui passent, ni ces états qui croulent ou qui surgissent, ni ces vastes aventures du genre humain, ne peuvent devenir à lui son objet immédiat ; il périrait, le jour où, cessant d’être individuel, il se ferait, à proprement parler, social et héroïque. La différence du roman et de l’épopée est celle de l’homme et de l’humanité. Ces deux formes sont marquées dans l’antiquité par l’Iliade et par l’Odyssée. Chez les modernes, Boccace n’a pas détrôné Dante. Richardson n’exclut pas Milton. Cervantes ne détruit pas Camoëns.

S’il était besoin d’ajouter une confirmation à ce qui précède, je dirais que, de nos jours même, il est des formes épiques que jamais le roman, quoi qu’il fasse, ne pourra résumer. Ces élémens sont les chants populaires. On n’ignore pas que dans l’Europe entière se reproduisent ces chants où chaque nation recueille d’une manière spontanée, et dans sa langue vulgaire, les phases de son histoire et les impressions qu’elle en reçoit. Ces chants en vers formeraient dans leur ensemble, si on les recueillait, la véritable épopée populaire des temps modernes ; ils seraient, pour la société actuelle, ce qu’ont été les chants du Cid pour la société espagnole