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sans le savoir, dans toutes nos poursuites de bonheur, et comme la source éternelle de l’Amour.

Montesquieu plaçait la destruction du Stoïcisme au nombre des malheurs du genre humain[1]. Il croyait les stoïciens nés pour la société. « Il n’y a jamais eu, dit-il, de doctrine dont les principes fussent plus dignes de l’homme, et plus propres à former des gens de bien. Elle n’outrait que les choses dans lesquelles il a de la grandeur, le mépris des plaisirs et de la douleur. Elle seule savait faire les citoyens, elle seule faisait les grands hommes, elle seule faisait les grands empereurs. » Montesquieu a jugé du Stoïcisme par quelques stoïciens. Vrai au début, le Stoïcisme devient bientôt une erreur. Son principe, que nous devons aspirer à être une force libre, est vrai ; mais sa prétention, que nous devons être une force entièrement libre, détruit à l’instant même toute la bonté de son principe. L’erreur fondamentale du Stoïcisme est d’avoir exagéré l’effort que nous devons faire, de telle sorte que, croyant n’avoir rien fait tant que nous ne sommes pas parvenus à une complète émancipation, nous détruisons par là même tout lien avec la vie et le monde. Être stoïcien et prendre un intérêt réel au monde, c’était une inconséquence. Quelques grands hommes, sans doute, commirent cette heureuse inconséquence, et, s’étant efforcés de se faire Dieux, regardèrent, ainsi que dit Montesquieu, cet Esprit sacré qu’ils croyaient être en eux-mêmes comme une espèce de Providence favorable qui devait veiller sur le genre humain. Mais, encore une fois, c’était une inconséquence, que les théoriciens de la secte ne commirent jamais. Cette doctrine n’enseignait rien comme but de notre amour ; elle n’avait donc aucune solution de la vie. Pourquoi être une force, une liberté, un Dieu ? Est-ce pour agir sur le monde ? Mais vous ne pouvez être cela qu’en vous détachant complètement du monde. Donc point de solution. Pourquoi donc vivre ? pourquoi respirer ? pourquoi ce monde continue-t-il à exister, ce monde, mauvaise plaisanterie du Destin ? Aussi le Stoïcisme enseigna-t-il le dédain de la société, le mépris de la vie, le suicide, et la fin du monde.

La solution épicurienne pouvait se prendre de deux manières. Épicure nous dit de nous aimer nous-mêmes, et d’accepter les lois

  1. Esprit des Lois, liv. XXIV.