Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/439

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


excès de mauvais traitemens ou de douleurs, excès contre lequel d’ailleurs la Nature aurait encore eu au besoin une dernière compensation dans la mort ?

Voilà donc à quel prix on peut soutenir ce système de l’égalité des conditions : c’est en soutenant que toutes les altérations du type humain n’en sont pas ; c’est en soutenant qu’un être grossièrement ébauché est l’égal d’un être dont toutes les facultés seraient développées ; c’est en soutenant que l’idiot ou l’insensé est l’égal d’un homme raisonnable.

Pourtant on arrive incontestablement à cette théorie quand on considère le bonheur uniquement sous le rapport de la quantité de bien et de mal qui nous est départie.

Si à une quantité donnée vous ajoutez des quantités égales en plus et en moins, vous ne changerez rien au résultat, disent les géomètres. De même, ont dit les partisans du système des compensations, si à un homme de facultés et de condition ordinaires nous ajoutons soit le génie, soit la puissance et la fortune, il va en résulter pour lui en même temps de grands plaisirs et de grandes douleurs : sa condition essentielle n’en sera donc pas changée. Puis si nous ôtons à cet homme au lieu de lui donner, le résultat sera toujours le même : il pourra descendre dans l’échelle humaine, sans rien perdre de son bonheur ; il aura moins de jouissances, mais il aura moins de revers ; ou bien il n’aura pas les mêmes jouissances, mais il en aura d’autres. Il y aura toujours compensation, équilibre. La vie humaine est une équation dont les termes, chargés de coefficiens différens, sont au fond identiques.

La chose est probable, en effet, si on admet la méthode, c’est-à-dire si on admet que le bonheur réside dans la quantité de bien et de mal, de jouissances et de douleurs, et que les jouissances et les douleurs peuvent se compenser comme des quantités arithmétiques se compensent entre elles. Dans un cas, les facultés de l’homme sont développées ; dans un autre, elles sont atrophiées : mais si le but, la fin de l’homme est la quantité de momens doux ou douloureux qu’il éprouve toute compensation faite, qu’importe l’un ou l’autre sort ? Compensation faite, cette quantité est peut-être la même.

Voilà ce qui a rendu ce système si séduisant, si commun, si vulgaire. Il règne aujourd’hui partout ; il est si généralement admis, que personne n’ose le combattre, et pourtant, en le considérant en