Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/438

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’axiome d’Hippocrate, tout concourt, tout conspire, et tout consent. De quelque façon, donc, que la société soit organisée, quels que soient les maux qui pèsent sur certains hommes, la Nature saura trouver, non pas des remèdes, mais, si je puis parler ainsi, des calus à leurs douleurs. Quand un homme perd sa liberté, dit Homère, Jupiter lui enlève la moitié de son ame. Ce mot d’Homère est d’une vérité sublime. Telle est en effet la bonté de la Providence ; elle nous ôte dans nos douleurs les facultés qui nous les rendraient intolérables.

Vous accablez un homme de maux : qu’arrive-t-il ? La Nature l’endurcit. Si quelque chose a été donné et laissé à cet homme, il deviendra peut-être un méchant plein d’énergie, comme il pourra devenir en certains cas grand, héroïque, sublime, Spartacus ou Épictète. Mais si son génie est naturellement faible, ou si le mal que vous lui faites est plus fort que lui, il deviendra imbécile, stupide ; il perdra, suivant le mot d’Homère, la moitié de son ame. Voilà la compensation que la Nature trouvera à ses maux. Cependant, comme vous n’avez pas combattu en lui la condition animale qui est en nous tous, il aura des brutes leur instinct, leurs appétits, leurs plaisirs, et, n’étant pas homme par l’intelligence, ces instincts l’occuperont tout entier. Vous le vanterez alors comme un homme heureux, et Voltaire chantera ses jouissances ; et, voyant qu’un tel homme a des joies sur la terre, il conclura que


Dieu nous a tous pesés dans la même balance !


Voilà une amère dérision !

Prenons maintenant les compensations de la Nature quand elle nous donne au lieu de nous ôter. Il est vrai que la Nature donne au paria certaines ressources pour lutter contre ses maux ; elle ne se borne pas toujours à le préserver de l’excès du mal en le tronquant et en le défigurant : mais ces présens de la Nature, pour être des dons positifs, sont-ils une véritable indemnité, ou seulement une espèce de prime d’assurance contre un nouveau surcroît de douleur ? Les Scythes crevaient, dit-on, les yeux à leurs esclaves : il est certain que le sens de l’ouïe devait en devenir plus vif et plus subtil. Mais cette compensation tournait-elle au profit des esclaves, excepté qu’elle les rendait plus propres aux travaux dont il plaisait à leurs maîtres de les accabler, et qu’elle les garantissait ainsi d’un