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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/427

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lieu de ses attaques contre le christianisme. Il avait beau faire, le malheur de la condition humaine se retrouvait toujours devant lui. « Il serait bien plus important, s’écrie-t-il, de découvrir un remède à nos maux ; mais il n’y en a point, et nous sommes réduits à rechercher tristement leur origine. » Bolingbroke et Pope avaient prétendu échapper à la théologie, en établissant que l’ordre de la Nature est parfait en lui-même, que la condition de l’homme est ce qu’elle doit être, qu’il jouit de la seule mesure de bonheur dont son être soit susceptible. Voltaire ne put se tenir à ce système ; il écrivit Candide, il écrivit son Poème sur Lisbonne, il écrivit vingt autres ouvrages contre l’axiome que tout est bien :


Ô malheureux mortels, ô terre déplorable !
Ô de tous les fléaux assemblage effroyable !
D’inutiles douleurs éternel entretien ! etc.[1]


Les maux de l’humanité (et ceci est peut-être sa plus grande gloire) le frappaient et le désolaient à tel point, qu’il aimait mieux parfois être inconséquent et paraître retourner à la révélation, que de les nier. « Il avoue, dit-il, avec toute la terre, qu’il y a du mal sur la terre ; il avoue qu’aucun philosophe n’a pu jamais expliquer l’origine du mal ; il avoue que Bayle, le plus grand dialecticien qui ait jamais écrit, n’a fait qu’apprendre à douter, et qu’il se combat lui-même ; il avoue qu’il y a autant de faiblesses dans les lumières de l’homme que de misères dans sa vie. Il dit que la révélation seule peut dénouer ce grand nœud, que tous les philosophes ont embrouillé ; il dit que l’espérance d’un développement de notre être dans un nouvel ordre de choses peut seule consoler des malheurs présens, et que la bonté de la Providence est le seul asile auquel l’homme puisse recourir dans les ténèbres de sa raison et dans les calamités de sa nature faible et mortelle[2]. »

Avant Voltaire, Fontenelle, à l’entrée du dix-huitième siècle, avait discouru sur le bonheur. Lui aussi, comme Bolingbroke et tous les purs déistes, ne connaît pas autre chose que la Nature et son ordre immuable. Le présent, voilà tout son horizon ; sa philo-

  1. Poème sur Lisbonne.
  2. Préface du Poème sur Lisbonne.