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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/358

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noble, touchante et grandiose, sur le ton de la complainte. Le second morceau, très beau à mon sens, est le Te Deum des morts après Marengo, dans cet intervalle des deux siècles et après la signature de cette courte paix. Rien de mieux imaginé et de mieux senti qu’un tel chant pacifique, miséricordieux et pieux, dans la bouche des morts, tandis que les vivans ignorent ces choses, ne croient à rien, et vont de nouveau s’entredéchirer :

« Seigneur, fais que ton nom jusqu’à nous retentisse !
Sous les pas des chevaux que l’herbe reverdisse !
     Relève les épis foulés.
Donne, donne aux vivans ce que les morts possèdent !
De frères nouveau-nés qui l’un l’autre s’entr’aident
     Remplis les états dépeuplés.

Fais, désormais, grand Dieu, les nations jumelles.
Que leur joug soit léger à leurs têtes rebelles
     Comme nos couronnes de fleurs !
Et nous, dans cotre nuit, grand Dieu, Dieu des armées,
Nous bénirons ton sceau sur nos lèvres fermées,
     Et ta blessure dans nos cœurs. »

Enfin, comme autre exemple heureux et large de la poésie de M. Quinet, j’indiquerai l’incendie de Moscow. La peinture de cette barbarie demi-orientale, en proie aux flammes et aux hurlemens, ces minarets croulans qui, la veille, sous leurs turbans de neige, rêvaient au Bosphore, la grande tour de Saint-Ivan qui, en brûlant et fondant, se tord comme une sorcière penchée sur la chaudière immense, ce sont là de reconnaissables images, des marques solennelles qui sacrent au front le poète.

Toutefois, Français de la tradition grecque et latine rajeunie, mais non brisée, ami surtout de la culture polie, studieuse, élaborée et perfectionnée, de la poésie des siècles d’Auguste, et, à leur défaut, des époques de Renaissance, le lendemain matin qui suit le jour de cette lecture, je reprends (tombant dans l’excès contraire sans doute) une ode latine en vers saphiques de Gray à son ami West, une dissertation d’Andrieux sur quelques points de la diction de Corneille, voire même les remarques grammaticales de D’Olivet sur Racine ; et aussi je me mets à goûter à loisir, et à retourner en tous sens, au plus pur rayon de l’aurore, le plus cristallin des sonnets de Pétrarque.


SAINTE-BEUVE.