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Le monde ne sait pas les sublimes ennuis
Des rêves éveillés qu’on fait toutes les nuits ;
Il ne sait pas, tandis qu’il voue une génisse,
Ce qu’un vers sibyllin coûte à la pythonisse ;
Tandis que le tribun parle et qu’on bat des mains
Au forum, et qu’on lève et le poing et la chaîne,
Elle écrit de son sang, sur ses feuilles de chêne,
     Vos grandes annales, Romains !

Si M. Adolphe Dumas avait écrit toujours ainsi, son poème serait classé autrement qu’il l’est. Jeune, au reste, et non découragé, qu’il se venge par de nouveaux et meilleurs efforts ! Ce qui fait, selon moi, la différence entre l’excellent artiste et l’artiste qui manque son coup, est souvent peu de chose au fond, quoique ce soit capital pour le résultat et pour l’effet. Dans les deux vases, le liquide semble le même ; c’est presque le même poids, la même quantité et la même nature de sels ; à quoi tient-il qu’ici le cristal devienne parfait et de diamant, que là au contraire la cristallisation soit confuse ? Cette comparaison doit donner de la modestie aux poètes qui réussissent, à l’égard de leurs généreux frères qui échouent ; mais elle doit donner aussi à penser à ces derniers ; dans les arts, dans la poésie, rien ne dure, rien n’est véritablement beau, sans la qualité de finesse.

Ahasverus, que M. Magnin a si bien analysé autrefois dans ce recueil, et que dernièrement M. Enfantin, dans sa lettre à M. Heine, n’a pas mal caractérisé d’un mot en disant que ce n’était qu’un grand espoir, Ahasverus me semble appartenir à l’espèce de ces poèmes confus dont je parle ; il les résume suffisamment, il en dispense presque, il est le seul qui ait réussi et que le public connaisse. A l’aide de cette courante et fantastique tradition, M. Quinet qui, jusque là, voyageur panthéiste et rêveur, s’était un peu abîmé en présence de la nature, transporta dans la vue des temps et de l’histoire sa pensée amie des interprétations et des symboles. En abordant aujourd’hui Napoléon, c’est-à-dire le plus grand des individus de ce temps-ci, il cherche, par une éclatante et courageuse épreuve, à confirmer et à continuer l’idée métaphysique qu’il a conçue du développement historique de l’humanité. Nous nous bornerons à examiner le Napoléon comme poème, comme épopée littéraire.

Napoléon est-il un personnage d’épopée ? Premier question