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qui fait le fonds de son caractère semble alors paralyser sa langue ; il devient évasif, il élude, il louvoie, il s’arme du monosyllabe aigu comme le porc-épic de ses javelots. Cette disposition naturelle à son tempérament et à son caractère hérisse de difficultés son commerce politique ; la négociation la plus simple devient avec lui un labeur rebutant. Il est de plus difficultueux et quelque peu jésuite. Les ambassadeurs en savent quelque chose. Ajoutez à cela qu’il n’a pas de mémoire et qu’il est entêté, deux circonstances qui contribuent peu à faciliter les affaires.

M. Martinez est un grand travailleur, mais ce n’est pas un bon travailleur ; il travaille beaucoup, mais il travaille mal. Par suite de sa défiance invétérée et aussi par orgueil, il perdait un temps précieux à des occupations subalternes qu’il aurait dit laisser à ses commis. Il est à craindre qu’il ne se célât souvent pour cacheter ses lettres et tailler ses plumes. Son infirmité originelle a toujours été de se noyer dans les détails ; il manque de cette vue d’ensemble qui groupe et procède par masses, vertu aussi indispensable à l’homme d’état qu’à l’homme de guerre. Ne se plaçant jamais assez haut pour dominer la position, c’est la position qui le domine ; au lieu de conduire les évènemens, ce sont les évènemens qui le conduisent ; et, comme ministre, il vivait au jour le jour, sans aucune idée d’avenir. Avec cela son optimisme était imperturbable et quelquefois comique à force de naïveté. Il tenait en réserve des dithyrambes pour toutes les vicissitudes de sa fortune ministérielle, des apothéoses pour toutes ses défaites.

En fait de réformes, il avait une façon d’argumenter vraiment curieuse : « Un abus établi, disait-il, a des inconvéniens, c’est vrai, mais ces inconvéniens sont connus, tandis que la réforme en peut entraîner qui ne le sont point, et qu’on ne saurait tous prévoir : or, le connu a moins de périls que l’inconnu, donc l’abus vaut mieux que la réforme. » Voilà un théorème pour le moins bizarre ; les corollaires peuvent mener loin. Le ministre qui raisonne ainsi est jugé ; il peut être, nous n’en doutons pas, un fort galant homme, un orateur élégant, un poète distingué ; mais il est déplacé à la tête d’une révolution. Où en serions-nous, bon Dieu ! si nos constituans avaient admis ce système d’argumentation ? Mais ils s’en donnèrent bien de garde ; c’est que les constituans étaient