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que cet emplacement ne donnerait, pour tout surcroît d’étendue, que trois toises de terrain. Pour gagner ces trois toises, on dépensera trente millions ! M. Thiers l’a résolu, il en sera ainsi. Dans la visite que fit M. Thiers à la Bibliothèque royale, les conservateurs des livres et des imprimés eurent beau lui objecter qu’il faudrait dix ans avant que le public fût admis de nouveau à se servir des livres et des manuscrits, que ce seraient dix années perdues pour les études, pour les sciences, pour les lettres ; M. Thiers ne se rendit pas. On lui parla de la difficulté de transporter les livres, de la longueur de cette opération ; il répondit qu’il avait inventé un chariot qui les enlèverait avec la plus grande facilité. On lui montra des manuscrits précieux, si anciens et si maculés, qu’on osait à peine les toucher, de peur de les détruire ; il se mit à rire, et répondit qu’il ne se laisserait pas arrêter par quelques vieilleries. On lui montra les belles et rares peintures de Romanelli, qui décorent les plafonds de la galerie des manuscrits ; il se mit encore à rire et haussa les épaules en disant que les plus pauvres antichambres de Rome sont mieux décorées. Grace à ce moyen de lever les objections, M. Thiers déplacera la Bibliothèque royale, de sa propre volonté, bien que les bibliothèques soient dans les attributions de M. Guizot, qui n’est pas de cet avis, nous croyons pouvoir le dire ; déplacement inutile qui n’est commandé ni par la crainte d’un incendie, depuis l’éloignement de l’Opéra et du Trésor, ni par le défaut d’espace, depuis les constructions nouvelles votées par les chambres ; déplacement qui chassera tous les savans étrangers venus à Paris pour étudier, qui privera nos écrivains de leurs ressources les plus utiles, qui occasionnera à la bibliothèque des pertes immenses, inévitables dans une telle opération ; déplacement dispendieux, absurde et fou, mais qui aura lieu, non parce que M. Thiers tient à remuer des livres, mais parce que ses alentours, ses créatures et ses amis tiennent à le voir remuer des millions et à adjuger des travaux dont ils profitent.

On parle d’un cartel adressé par M. le baron Dudon à M. Thiers au sujet de la lettre sur le ministre, publiée dans une des dernières livraisons de ce recueil. Voulant montrer tout ce que l’opposition de M. Thiers avait jadis de personnel et d’acrimonieux, l’auteur de cette lettre mentionnait un article du National, où une grave injure avait été adressée à M. Dudon. M. Dudon n’avait pas eu autrefois connaissance de l’article de M. Thiers ; sur cette mention récente, il lui demanda par écrit une rétractation exigée en termes assez durs, auxquels M. Thiers répondit en se retranchant dans sa qualité de ministre ; singulière réponse, quand on songe que M. Thiers était simple journaliste lorsqu’il injuria M. Dudon, tandis que ce dernier, sans être ministre, remplissait des