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cependant toutes ces décorations sont produites, si je puis m’exprimer ainsi, à peu de frais ; elle ne combine que quelques couleurs pour enfanter tant de nuances ; elle ne jette dans son creuset que de l’oxigène, de l’hydrogène, de l’azote, et quelques substances terreuses, pour engendrer l’infinie variété d’êtres qui viennent un moment jouir des rayons du soleil, et puis rendent leurs élémens à l’éternelle chimie.

Les combinaisons élémentaires sont tellement voisines, qu’on ne distingue entre une substance végétale et une substance animale que des différences de proportions ; et la nature se joue si facilement dans tous ces arrangemens que, par la plus légère et la plus simple modification, elle transforme la patte d’un quadrupède en aile ou en nageoire, de telle sorte que l’œil reconnaît sur-le-champ la complète similitude entre des organisations en apparence si différentes. Ce n’est pas tout ; la vie, à des époques dont nulle race humaine n’a conservé la mémoire (car elles sont antérieures à toute race humaine), avait jeté sur la face de la terre, alors bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui, des végétaux et des animaux qui n’ont pas conservé de représentans parmi les espèces vivantes. Tous ces êtres ont disparu par des causes plus ou moins générales, qui prouvent l’intime liaison existant entre les conditions de la terre et la persistance des organisations vivantes.

Entre toutes les existences répandues avec tant de profusion sur la planète, la vie humaine ou l’humanité occupe le premier rang, tant par le nombre que par l’importance. Cette fourmilière s’est étendue sous tous les climats, et elle a imprimé à la superficie du sol des modifications qui sont déjà importantes, mais qui surtout le deviendront encore davantage. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ressente de temps en temps quelque grande commotion qui lui rappelle tous ses liens de communauté avec la terre qui la porte, et dont les élémens sont les siens. C’est un point de vue sous lequel on peut considérer l’origine des maladies générales ; et plusieurs médecins allemands se sont complu à développer cette thèse, en l’appuyant de toute sorte de recherches, pour prouver que de grandes perturbations atmosphériques, des éruptions de volcans et des tremblemens avaient toujours précédé et accompagné l’apparition de ces épidémies ; comme si une sorte d’état fébrile de la terre avait été la source des fléaux qui devaient frapper notre espèce ; comme si la nature, ne se contentant plus de la succession ordinaire de la vie et de la mort, empruntait soudainement des moyens plus prompts de destruction.


E. LITTRÉ.