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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/237

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de leurs besoins, de leurs connaissances et de leurs ressources, à leurs impulsions tout autrement que nous, et ils essayaient leurs forces, encore mal réglées par la civilisation, d’une façon si différente de la nôtre, que ces manifestations paraissent étranges à l’âge actuel. Les convulsionnaires du siècle dernier étaient atteints d’une maladie nerveuse incontestable, et les Camp-meetings des Américains, assemblées où l’on se livre à mille extravagances religieuses, sont sur cette étroite limite où la raison est bien voisine de la folie. Mais le siècle actuel favorise peu par ses opinions le développement d’affections qui restent bien plus isolées que dans des siècles plus crédules.

Entre les grandes maladies qui déciment de temps en temps les peuples, il est une importante distinction à faire. C’est celle qui sépare les maladies que l’on peut produire artificiellement, de celles qui naissent par les seules forces de la nature, et que nulle combinaison des circonstances à notre disposition ne peut engendrer. Je m’explique : le scorbut, par exemple, est une maladie que l’on peut produire à volonté. Que l’on enferme un équipage nombreux dans un bâtiment malpropre, humide, où toutes les précautions d’hygiène soient négligées, avec des vivres insuffisans et malsains ; qu’on lance un tel vaisseau et un tel équipage dans une lointaine expédition, et le scorbut ne tardera pas à s’y développer. Cette maladie a été jadis l’effroi des navigateurs ; on ne pouvait entreprendre un long voyage, on ne pouvait réunir une flotte pour une grande expédition, sans que cette cruelle maladie vint à se développer parmi les équipages. Aujourd’hui elle ne se montre plus que rarement, et seulement dans les occasions où des circonstances fâcheuses ont soumis les marins à des privations et à des souffrances inaccoutumées.

Le typhus des camps est peut-être aussi dans le même cas. Supposez un hôpital encombré de malades et de blessés, l’air stagnant dans des salles trop étroites, l’humidité répandue partout, le linge ne suffisant pas aux besoins, la malpropreté et les immondices dans les lits, sur les murs et sur les planchers, le découragement, la crainte, l’ennui, maîtrisant les esprits de tous les malheureux renfermés dans un pareil asile, et bientôt vous verrez des fièvres du plus mauvais caractère naître dans cette enceinte ; et si un semblable état de choses existe dans les innombrables hôpitaux qui appartiennent à des armées aussi nombreuses que le furent celles de Napoléon et de la coalition en 1813, si ces armées occupent une vaste étendue de pays et se meuvent avec rapidité, alors le typhus, se développant sur une grande échelle, passera de ville en ville, comme la flamme d’un incendie, et ressemblera aux grandes épidémies spontanées ; cependant il sera né de toutes pièces au milieu de circonstances dont on peut provoquer la réunion quand on veut.