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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/13

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sais-je ? Shakespeare est comme Dante, une comète solitaire qui traversa les constellations du vieux ciel, retourna aux pieds de Dieu, et lui dit comme le tonnerre : « Me voici. »

L’amphigouri et le roman n’ont point droit de cité dans le domaine des faits. Dante parut en un temps qu’on pourrait appeler de ténèbres : la boussole conduisait à peine le marin dans les eaux connues de la Méditerranée ; ni l’Amérique ni le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance n’étaient trouvés ; la poudre à canon n’avait point encore changé les armes, et l’imprimerie le monde ; la féodalité pesait de tout le poids de sa nuit sur l’Europe asservie.

Dante, venu deux siècles et demi avant Shakespeare, ne trouva rien en arrivant au monde. La société latine, expirée, avait laissé une langue belle, mais d’une beauté morte ; langue inutile à l’usage commun, parce qu’elle n’exprimait plus le caractère, les idées, les mœurs et les besoins de la vie nouvelle. La nécessité de s’entendre avait fait naître un idiome vulgaire employé des deux côtés des Alpes du midi, et aux deux versans des Pyrénées orientales. Dante adopta ce bâtard de Rome, que les savans et les hommes du pouvoir dédaignaient de reconnaître ; il le trouva vagabond dans les rues de Florence, nourri au hasard par un peuple républicain, dans toute la rudesse plébéienne et démocratique. Il communiqua au fils de son choix sa virilité, sa simplicité, son indépendance, sa noblesse, sa tristesse, sa sublimité sainte, sa grace sauvage. Dante tira du néant la parole de son esprit ; il donna l’être au verbe de son génie ; il fabriqua lui-même la lyre dont il devait obtenir des sons si beaux, comme ces astronomes qui inventèrent les instrumens avec lesquels ils mesurèrent les cieux. L’italien et la Divina Comedia jaillirent à la fois de son cerveau ; du même coup, l’illustre exilé dota la race humaine d’une langue admirable et d’un poème immortel.

Mais lorsque la mère de Shakespeare accoucha d’un enfant obscur en 1564, déjà s’étaient écoulés les deux tiers du fameux siècle de la Renaissance et de la Réformation, de ce siècle où les principales découvertes modernes étaient accomplies, le vrai système du monde trouvé, le ciel observé, le globe exploré, les sciences étudiées, les beaux-arts arrivés à une perfection qu’ils n’ont jamais atteinte depuis. Le tragique anglais rencontra une langue non achevée, il est vrai, mais aux trois quarts faite, déjà employée par de grands