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prêtres assemblés, de cette femme qui supplie, du sacrificateur immobile, en face de ces anathèmes et de ces plaintes, on se souvient du chœur de la vestale et l’on compare malgré soi. Spontini ; lui aussi, a été mélancolique et doux dans l’hymne à Latone, mélodie adorable, plus pure encore et plus sacrée que Caste diva. Mais à présent que la tempête gronde, écoutez ces voix étranges et ce rhythme impérieux qui sort en mugissant du récitatif du grand-prêtre, comme un torrent des flancs de la montagne. Aussi, Spontini a élevé à sa propre gloire un temple de marbre et d’or, impérissable comme le Parthénon et l’Iphigénie de Gluck, et Bellini a fait un opéra italien.

Je le répète, ce serait folie de chercher dans Norma le caractère antique, chose parfaitement inconnue aux musiciens de l’Italie, et dont Rossini a seul eu la divination quelque part dans Sémiramis. Ce ne sont pas les orangers des jardins de Florence qui vous diront ces imposantes harmonies des vieux chênes de la Gaule. Quelle musique Weber eut écrite sur un pareil sujet ! Quelles sombres révélations l’auteur de Freyschütz eût trouvées à l’ombre de ces forêts druidiques ! Quelle mâle senteur, de chênes verts se serait exhalée de son œuvre ! Comme sous sa mélodie sévère on aurait entendu les frémissemens sonores des bois sacrés et les bruits mystérieux du bouclier d’Irminsul ! — Le succès de Giulia Grisi dans le rôle pesant de Norma est sans contredit le triomphe le plus loyal et le plus glorieux de cette cantatrice. Giulia Grisi chantait la partie d’Adalgise en Italie, dans ces belles, soirées où Mme Pasta représentait la prêtresse gauloise. C’est à cette école qu’elle a pris son expression élevée et simple, son geste harmonieux et pur. Dans les hautes situations, dans le trio du premier acte, par exemple, elle s’abandonne, sans s’inquiéter si sa voix, si douce et si flexible, répondre aux sollicitations impétueuses de son ame. Presque toujours cet enthousiasme lui réussit. Aux premières représentations, elle avait de sublimes élans qui rappelaient Henriette Sontag dans les belles scènes de Sémiramis. La création, en France, du rôle de Norma est pour Giulia Grisi un pas qui comptera dans sa carrière dramatique. N’allez pas croire cependant qu’elle soit une druidesse échevelée ; son jeu n’a guère plus le caractère antique, que le vêtement qu’elle porte et la musique qu’elle chante. Giulia Grisi est une belle Athénienne du temps d’Alcibiade, qui met, comme la bacchante, un rameau de chêne vert, dans ses cheveux noirs et luisans, et noue autour de son sein une tunique blanche comme la vénus de Milo. Elle s’est éprise de Pollion, qui la trahit. Elle se venge et meurt. Cette passion violente et mélancolique n’a sur elle aucune empreinte du caractère farouche et sombre de la Gaule. Ce n’est pas même une Médée. De toute façon, il faut la louer d’avoir compris ce