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lendemain, lorsque vous êtes seul, elle vous revient heureuse et souriant d’aise, comme les petits enfans de Norma, ou plaintive et belle tristement comme leur mère. Il faut que la mélodie évite d’abord toute banalité, et se garde ensuite d’être obscure ; sans cette condition, elle n’existe pas.

Je hais ces motifs effrontés qui, du premier coup, vous sautent aux oreilles, presque à l’égal de ces phrases latentes qui font tout ce qu’elles peuvent pour se dérober sous les fils inextricables d’un orchestre laborieusement travaillé, et que les élus seuls savent découvrir. Entre les chansons de M. Adam et les arides combinaisons de Spohr, il y a pourtant quelque chose, la mélodie franche et naturelle, qui se laisse deviner plutôt que voir, et qui, loin de dépouiller aux yeux tous ses vêtemens, comme une courtisane, attend, les bras croisés sur sa poitrine, que ses adorateurs s’approchent d’elle, et que des mains connues fassent tomber ses voiles un à un ; la mélodie telle qu’elle existe toujours chez Cimarosa, toujours chez Beethoven et Weber, quelquefois chez Bellini.

Le chœur des druides, que Lablache dirige, ou plutôt qu’il chante à lui tout seul, est d’un beau caractère. On a dit avec raison que la phrase principale ressemblait à la cabalette du duo des Puritains. En effet, les deux phrases sont de la même famille, seulement l’une est inspirée et franche, l’autre imitée et commune. La romance qui suit doit tout son mérite à la voix de Rubini, qui la chante avec son admirable expression. Cependant l’aube renaît, les brouillards se dissipent, et Norma vient au milieu des prêtresses cueillir le gui sacré. Alors un chant gracieux et frais comme le matin monte ou plutôt s’exhale de l’orchestre ; c’est une mélodie tout italienne, religieuse et sensuelle, empreinte, comme le visage des madones de Raphaël, d’une expression à la fois sainte et voluptueuse. A Rome, à Florence, à Naples, cet air émeut toute la salle ; tant que dure l’andante, les femmes se penchent sur leurs loges la poitrine haletante. A Paris, l’effet en est le même. Il faut dire aussi que Giulia Grisi le chante à ravir. Quand on entend cette mélodie si fraîche et si pure, on ne peut s’empêcher de déplorer les négligences du travail qui l’accompagne. Quel inappréciable joyau cette perle aurait fait si Beethoven l’eût enchâssée ! Le finale du premier acte passe, à juste titre, pour la plus belle partie de l’ouvrage et la plus dramatique. Adalgise vient auprès de Norma lui confier les secrets de sa passion. Norma écoute avec ravissement la Giovinetta, qui lui raconte ses amoureuses peines sur une mélodie naïve et simple. Cependant la prêtresse veut tout savoir, et tout à coup elle se trouble et frémit ; l’amant d’Adalgise est un Romain, c’est Pollion ; il entre. Quand la situation est grave et simplement posée, quand le drame donne à la musique trois passions rivales qui luttent sourdement d’abord, puis éclatent avec toute leur véhémente,