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doute, j’ai couru sans haleine, la fatigue a usé ma vie, ma force est épuisée. Il me semble tomber dans le sein de la terre, tant je me sens lourd et souffrant, tant ce fardeau de douleur m’écrase. Et pourtant je ne me permets pas encore le repos. Les glaces n’arrêtent pas celui qu’embrase la haine, et que fait la fièvre à celui qui médite de sang-froid ? Brisé mille fois, ma rage ne cessera de grandir tant qu’il me restera une goutte de sang. Aucun homme n’a vu encore dans ses songes pesans une infortune pareille à la mienne. Le malheur de tout un monde s’évanouit comme une vapeur devant l’amertume qui m’abreuve. Je fus frappé par un éclair tombé d’un ciel bleu et serein ; après l’éclair s’abîmèrent toutes mes étoiles chéries. Au lieu de l’amour, la haine ; de la foi, le repentir ; de la richesse, l’indigence ; de la patrie, le sol étranger. Le malheur est-il donc tellement rapide ? Et tout à la fois !… j’en ai perdu l’illusion en un instant. Pourquoi un dieu n’arrêta-t-il pas les flots d’un destin ennemi, si toutefois un dieu plane sur cet océan ?… Oh ! qu’ils ont misérablement dispersé tout ce que mon cœur amassait avec ravissement ! C’est l’enfer qui s’est enrichi de mon bonheur qui s’élevait dans une orgueilleuse abondance. Il m’a envoyé en échange la désolation : je suis un mendiant banni de moi-même, n’attirant aucune sympathie ici où je suis inconnu, froide sentinelle de mon propre cadavre, ne nourrissant plus qu’un seul sentiment, la vengeance. Ah ! vengeance, divin sentiment arraché au ciel, vrai pressentiment de l’immortalité, tu couvres les cris furieux des douleurs. Oh ! tu consoles plus vite encore que le temps qui aime à se repaître de notre souffrance, qui revêt les abîmes de fleurs hypocrites et se joue des croyances des hommes ! C’est à toi, vengeance, que je me suis consacré. Victime moi-même, je cherchais une victime… Elle est trouvée. Avant le soir je me jetterai avec ivresse sur lui. Que le bel ange de la vie pleure alors quand tout sera consommé : le soleil peut cesser de paraître, et l’être humain s’anéantir en moi ! Et toi, Faust, dont les artifices l’ont attirée sur ton sein, tu nages dans mon bonheur ; mais tu as traîné derrière toi un nuage dont l’éclair ne remontera qu’en laissant trois cadavres. »

Robert attaque en plein bal Faust, qui le blesse mortellement, mais commande à Méphistophélès de lui conserver la vie. Après quoi Méphistophélès, feignant de redouter la police, entraîne, Faust hors de France, pour le soustraire à l’influence de Bianca.

Quelques années se passent entre les troisième et quatrième actes. Nous retrouvons Faust en Espagne, visitant le monastère de Saint-Just et le moine Charles-Quint. Il prendrait peut-être, lui aussi, l’habit monastique, s’il se croyait digne de cette vie calme et simple, de ces vallées silencieuses et parfumées. L’auteur a voulu peindre ici la résignation