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ANDRÉ. G71

Elle se persuada que les clameurs d’une populace d’idiots ne monteraient pas jusqu’à elle, et qu’elle était invulnérable à de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison, s’il y avait au ciel ou sur la terre une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la répression des impudens ; mais elle se trompait, car les justes sont faibles et les impudens sont en nombre. Elle s’assit tranquillement auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de pourpre : et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de guingamp, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie ; mais elle n’avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les impressions de l’esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur, elle s’éleva au-dessus d’elle-même et de toutes les choses réelles qui l’entouraient, pour vouer un culte enthousiaste au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle : et tout en s’unissant à ce Dieu, dans un transport poétique, ses mains créèrent la fleur la plus parfaite qui fut jamais éclose dans son atelier. Quand le soleil fut caché derrière les toits de briques et les massifs de noyers qui encadraientl’horizon, Geneviève posa son ouvrage et resta long-temps à contempler les tons orangés du ciel, et les lignes d’or pale qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était d’une complexion extrêmement délicate : les émotions de la journée, la surprise, la colère, la fierté, l’enthousiasme, en se succédant avec rapidité, l’avaient brisée de fatigue. Elle s’aperçut qu’elle avait réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les rêveries vagues d’un demi-sommeil, et perdit tout-à-fait le sentiment de la réalité.

George Sand.

(La seconde partie à lu piochainc livraison,)