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d’appuyer les tories menacés par les whigs et les radicaux. Un titre provisoire ne suffisait pas pour donner tout l’éclat et tout l’ascendant moral nécessaires à un ambassadeur ; il fallait donc lui attribuer l’ambassade officielle et définitive ; quand on aurait détourné le duc de Wellington de la velléité de se rapprocher de l’Autriche dans la question d’Orient, quand on aurait secondé les tories et assuré leur pouvoir, alors M. Pozzo serait rendu à ses habitudes de Paris. Cette dépêche a un peu consolé l’ambassadeur, tristement affecté de rompre à son âge les anciennes relations d’une société intime et choisie ; car c’est en France seulement, c’est dans les salons de Paris qu’il peut déployer à l’aise toutes ses rares facultés. L’écoutez-vous causer ? Son discours, froid et réservé d’abord, s’épanche bientôt plus confiant et coloré d’images. C’est bien une ardente imagination du midi qui déborde. Son accent corse donne à sa parole je ne sais quoi de mordant. Mais voulez-vous savoir tout ce que son âme a de chaleur, parlez-lui de son pays ; interrogez-le sur Corte ; ramenez l’ambassadeur de l’autocrate dans la montagne. Alors il vous dira l’histoire de Paoli, et les assemblées nationales de sa république de pasteurs. Son geste s’est animé ; sa voix est émue, son œil enflammé. Le diplomate s’est endormi ; vous avez réveillé le patriote et le montagnard. Si vous abusiez de votre avantage, peut-être, dans ces confidences de sa jeunesse politique, l’entraîneriez-vous à d’étranges aveux. Ce n’est pas l’esprit railleur et léger de M. de Talleyrand ; c’est un esprit plus digne, plus vrai. Il a la pensée sérieuse. Il ne joue pas avec les principes ; il les prend par le côté grave. D’ailleurs, plein d’adresse, il ne heurte pas les opinions, il sait les tourner. Il a l’art suprême des ménagemens. Sa mémoire est inépuisable ; mais ce n’est pas un trésor d’anecdotes comme celle de l’évêque d’Autun. C’est toute une collection d’annales. Il est si plein de souvenirs, que les faits lui sortent par tous les pores. C’est l’histoire vivante du siècle, un des hommes qu’on aime à consulter, parce qu’ils apprennent la grande lutte de l’Europe contre Napoléon autrement que les mauvais pamphlets et les tristes apologies de M. de Norvins.


M. P.