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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/539

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devint sérieusement amoureux. Il fit, pour la voir, plusieurs voyages en Bourgogne. Malherbe n’approuvait pas cette passion : « Pour la dame de Bourgogne, écrivait-il à Racan, je ne lui écrirai point ; si elle m’eût envoyé de la moutarde, son honnêteté eût excité la mienne ; mais elle n’a que faire de moi, ni de vous non plus, quoi que vous disent ses lettres. » Que disaient ces lettres ? Je ne sais : rien, à ce qu’il semble, qui rassurât Malherbe. « Il faut éviter, continuait-il, la domination de je ne sais quelles suffisantes qui veulent faire les rieuses à nos dépens ; celle à qui vous en voulez est très belle, très sage, de très bonne grâce et de très bonne maison : elle a tout cela, je l’avoue ; mais le meilleur y manque, elle ne vous aime point. » Cela ressemblait fort à la vérité ; mais Racan était aveugle. Pendant qu’il s’occupait à rimer le nom d’Arténice, Arténice recevait les hommages de toute la province. Le bruit en venait jusqu’à Malherbe, qui aussitôt écrivait en Touraine : « Je voudrais que vous eussiez entendu l’homme qui vient du lieu où est votre prétendue maîtresse ; vous auriez appris, etc.... » Et Malherbe partait de là pour exposer à son aise tout un code de galanterie vulgaire, sensualisme grossier qu’il ne prenait pas même le soin de relever d’un peu d’amour. A l’appui de ses théories, il citait son exemple : « Dans ma jeunesse, dit-il, quand quelqu’une m’avait donné dans la vue, je m’en allais à elle ; si elle m’attendait, à la bonne heure ; si elle se reculait, je la suivais cinq ou six pas, et quelquefois dix ou douze, selon l’opinion que j’avais de son mérite ; si elle continuait de fuir, quelque mérite qu’elle eût, je la laissais aller. » Mais Mme de Thermes avait beau reculer, ce pauvre Racan avançait toujours. Enfin Malherbe lui écrivait : « Vous avez, aussi bien que moi, une certaine nonchalance qui n’est pas propre aux choses de longue haleine, » Il disait vrai cette fois : Racan s’éveilla un matin sans plus songer à Mme de Thermes, et tourna ses vœux autre part. C’était par distraction, sans doute, qu’il l’avait aimée si long-temps.

Toutefois, il ne faut pas s’y tromper, l’amour ne faisait pas perdre à Racan tout souci de sa renommée. Il avait achevé, en 1625, son poème des Bergeries. Retiré dans son domaine, il écrivait avec une candeur charmante : « Je jouis, dans ma solitude, d’un repos aussi calme que celui des anges ; j’y suis roi de mes