Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/535

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Malherbe le laissait dire. Ces projets divers lui souriaient médiocrement. La guerre ? Il l’avait faite en sa jeunesse, et elle lui avait rapporté moins de gloire qu’un sonnet. La vie des champs ? Il ne conservait de la terre natale autre souvenir que celui de son blason gravé aux murs de l’abbaye de Saint-Étienne. Le mariage ? Où était sa femme ? Il n’en parle jamais, et on sait à peine d’où lui vient ce fils tant pleuré. Les procès et les affaires ? Il plaide contre son frère, et ne cesse de s’emporter contre les juges qui jamais ne concluent. Racan n’avait donc qu’à choisir lui-même. Quant à satisfaire tout le monde, Malherbe, pour toute réponse, raconta la fable du Meunier. Il l’avait lue sans doute dans le Pogge, à l’époque où il était en proie à cette fièvre d’imitation italienne qui nous a valu les Larmes de saint Pierre. Entre deux poètes, l’entretien ne pouvait rester long-temps dans les termes de la prose ; il devait tourner vite à la poésie : ainsi fit-il, comme on voit. Ce conseil à la façon d’Ésope fut-il perdu pour Racan ? Je ne sais. Du moins ne le fut-il pas pour la poésie : La Fontaine était là qui écoutait.

Il était là aussi, lisant par-dessus l’épaule de Racan, le jour où ce dernier écrivait à son maître je ne sais quelle aventure scandaleuse arrivée à La Flèche. Malherbe, dans sa réponse, demande les détails avec une avidité singulière ; et dans le conte qu’il en fait, on voit que La Fontaine n’a pas perdu un mot du récit. Il était de mon sujet de suivre partout dans les œuvres de La Fontaine la trace de Racan.

Racan resta donc à Paris, suivant la cour, suivant la guerre, écrivant sous les yeux de Malherbe, vivant du reste assez pauvrement, vrai poète pour l’insouciance et le laisser-aller de sa vie. Il habitait, dit-on, un mauvais cabaret, et comme Conrart voulait l’en tirer : Laissez, répondait-il, je suis bien ici ; je dîne pour tant, et le soir on me trempe pour rien un potage. À Tours, où la cour était alors, il eut une fois besoin de deux cents livres. Boisrobert les lui prêta, et ce fut tout gain pour la gloire de Racan, car déjà il était en train de rimer quelques chansons pour un commis qui mettait ce prix à son obligeance.

Toute cette époque, dans la vie du poète, semble avoir appartenu au mouvement imprimé par Malherbe à notre poésie. Nous avons tenté d’expliquer ailleurs l’œuvre de réforme et de