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très simples par eux-mêmes, et qui, dans une autre bouche, seraient à peine remarques, qu’elle a dit avec une finesse admirable. Quand elle a surpris, parmi les indiscrètes réticences du docteur, les premiers signes de l’amour de Chatterton, elle a répondu avec une confusion exquise : Je n’oserai plus ni rendre ni garder son livre.

Au troisième acte, elle a été sublime. Un frisson glacé a saisi toutes les têtes. Elle dominait son rôle, elle dépassait le cercle étroit de la pièce ; elle semblait appeler, par ses frémissemens impatiens, les paroles qui n’arrivaient pas, la passion absente, et s’irriter contre le puritanisme élégiaque des pensées qu’elle devait traduire. Elle s’était résignée, sans contrainte et sans gaucherie, à la sérénité tout angélique des deux premiers actes ; mais l’instinct invincible de sa nature, l’expansion irrésistible de son talent, semblaient lutter douloureusement avec la tragédie simulée qu’elle avait acceptée.

La sublimité de sa pantomime est, à mon avis, la critique la plus sévère et la plus juste du personnage de Kitty Bell. Depuis Marion, c’est le seul rôle sérieux, le seul rôle littéraire qui lui soit échu ; mais ce rôle n’est pas à sa taille. En 1831, elle corrigeait, par l’abandon et le naturel, l’idéalité lyrique de la courtisanne. Jeudi, elle essayait de suppléer, par le regard étincelant, par le timbre passionné de la voix, les pensées oubliées. Elle était supérieure à son rôle ; mais elle ne pouvait combler les lacunes désespérées. L’inutile conscience de ses forces inactives ne la consolait pas du repos.

Entre le poète et l’actrice il n’y a pas d’alliance possible. A jouer des rôles comme Kitty Bell, Mme Dorval finirait par appauvrir ses facultés oisives ; et pour atteindre jusqu’à elle, M. de Vigny court le risque de compromettre la pureté paisible de son style.

Personne plus que moi n’estime et n’admire la sévérité littéraire de M. de Vigny. Dans le drame que je blâme, il y a des qualités de diction qui sont dignes d’étude ; mais ces qualités appartiennent plutôt au style des livres qu’au style dramatique. Il s’exagère l’importance de l’euphémisme. Il fait ses périodes trop nombreuses ; les charnières de sa phrase ne sont pas assez multipliées. Il ne brise pas assez souvent les formes de son dialogue. Il sacrifie trop volontiers au succès de la lecture, et répudie, avec une pruderie