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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/437

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à croire qu’il a tenté l’impossible ; mais s’il eut trouvé dans le génie méconnu aux prises avec la misère, les ressorts d’un poème dramatique, je passerais condamnation : l’épreuve déciderait contre moi. Voyons ce qu’il a fait.

Trois personnages seulement : un poète, une jeune femme et un sage. Sachez ce qu’ils sont, et vous saurez ce qu’ils vont faire. Chatterton a dix-huit ans, il est pauvre, il se croit méconnu, il accuse l’injustice du monde, et loin de faire un pas pour rencontrer la gloire qui vient au-devant de lui, il s’obstine dans la misère et la solitude. Il passe les nuits dans l’étude et le jour dans les imprécations. Il se dit avec une fierté complaisante : Il n’y a pas, au milieu de ce troupeau tumultueux qui s’appelle la Grande-Bretagne, une seule place digne de moi. Ma voix mélodieuse n’arrive pas à leurs oreilles grossières. Leurs cerveaux indolens ne comprennent rien à mes divines pensées. Ils ignorent, pour la plupart jusqu’à mon nom, et ceux qui le savent ne donneraient pas une heure de leurs plaisirs pour la lecture de mes poèmes. Les querelles du parlement, la chasse et les combats de coqs épuisent toutes les passions de ces nobles citoyens. Irai-je mendier la fortune et les applaudissemens de cette foule insolente ? C’est à eux de plier le genou, de me tresser des couronnes ; qu’ils viennent donc, et je chanterai pour eux. Qu’ils se pressent autour de moi, et je leur raconterai les merveilles des siècles révolus. Je leur dirai les souffrances et les exploits de leurs aïeux. Je ranimerai au souffle de mon génie les cendres d’Hastings. Je rendrai aux Normands et aux Saxons endormis dans la nuit du tombeau leurs armures rouillées. Le vainqueur et le vaincu se lèveront à ma voix et recommenceront la bataille. — Mais la foule tarde bien. Faut-il donc vivre seul avec mon génie ? Pourquoi Dieu m’a-t-il envoyé sur la terre ? pourquoi l’inspiration dans mon cœur et les hymnes sur mes lèvres ? que signifie cette cruelle raillerie ? ne m’a-t-il placé si haut que pour éloigner de moi toutes les sympathies ? S’il y a quelque part un Dieu, il doit être juste. S’il ne mesure pas la douleur aux forces de sa créature, il ne mérite pas mes prières, et je le maudis. — J’avais rêvé la gloire, et voici qu’elle m’échappe. J’avais rêvé l’amour pour me consoler de l’ingratitude ignorante, mais quelle femme accepterait l’obscurité de mon nom ? Je n’ai plus qu’un devoir : le suicide.