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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/38

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— De l’équateur, dis-je, à...

— C’est bon, le peuple comprend : vive le gouverneur Las Piedras ! cria Aguirre, et toute la bande en fil autant.

Il ne restait plus, pour compléter l’élection du nouveau gouverneur, qu’une formalité de rigueur, une proclamation. Aguirre se chargea encore de ce soin ; il composa un morceau d’éloquence dans le genre de celui qui précède, et le lut lui-même à la tête de sa troupe dans tous les carrefours de la Bajada, ce qui ne fut pas long. Sur sa route, il recruta tout ce qu’il rencontra de vauriens, de sorte qu’en revenant au cabildo, il se trouvait suivi d’une bande assez respectable. Les autorités furent ensuite l’objet d’une épuration sévère. Dans cette circonstance, Aguirre se montra plus grand que la révolution qu’il avait faite ; il ne voulut d’aucune place ; son œuvre lui suffisait. L’ancien ministre des relations extérieures fut maintenu à son poste ; ce fut sa récompense pour avoir livré la caisse de la province dans laquelle il se trouvait quarante piastres en papier, valant chacune 75 centimes de notre monnaie. L’alcade et son lieutenant furent seuls renvoyés, et leurs fonctions remises en d’autres mains. Enfin, pour compléter celle grande journée, Aguirre employa les quarante piastres du trésor public à acheter, chez le pulpero de la place, des chandelles et du tafia, pour donner au cabildo un bal patriotique qu’il intitula bal des hommes libres. Afin de rendre la chose plus solennelle, il voulut faire des billets d’invitation, ce qui l’occupa une partie de l’après-midi, ainsi que le père Las Piedras, qui se chargea d’écrire les adresses.

L’ex-franciscain, qui ne valait pas mieux que son associé, était au fond l’auteur de la révolution, et s’était servi d’Aguirre pour se frayer la route au poste de don Geronimo ; mais il s’était tristement trompé dans son calcul, et n’avait pas prévu que le génie révolutionnaire de son associé le dominerait lui-même et lui rendrait l’exercice de son autorité impossible.

Le bal des hommes libres eut lieu avec tout l’éclat que comportait la capitale de l’Entre-Rios. Aucun des invités ne manqua à l’appel, et Aguirre chanta sans opposition tous les couplets de son répertoire. Cependant don Geronimo, laissant le champ libre à son successeur, s’embarquait dans un canot à la faveur de la nuit et traversait le Parana. Où allait-il ?