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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/349

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chanteurs. Le grand artiste et le moins applaudi ce soir-là, c’était Rubini ; jamais sa belle voix limpide ne s’était déployée avec autant d’ampleur et de magnificence ; jamais il n’avait eu de plus nobles inspirations. La puissance matérielle de son organe semble grandir avec le temps ; il saisit dans les Puritains, tout subitement et comme de volée, des notes que jusque-là il n’avait prises qu’à force de ménagemens antérieurs. Ce soir-là, le costumier du théâtre l’avait affublé de je ne sais quel habit de cavalier peu fait pour son allure. On avait plongé ses jambes dans de vastes bottes jaunes, d’où ruisselaient des dentelles avec profusion, et couvert sa tête d’une perruque lisse blonde, et mal adaptée. Lui, trop élevé pour s’occuper de pareilles niaiseries, s’était laissé faire ; sans doute il composait sa cavatine pendant qu’on l’habillait ainsi. Or, il est entré sur la scène sans s’être aperçu que l’ensemble de son costume était de l’effet le plus grotesque. En voyant son ténor chéri vêtu de la sorte, le public s’est mis à rire, mais d’un rire amical et bienveillant, et lui, sans se déconcerter le moins du monde, a fait comme le public. Dès-lors il s’est établi entre le chanteur et l’assemblée un rapport d’intimité singulière ; ils paraissaient causer ensemble sur ce ton de familiarité que le public français ne laisse prendre qu’aux grands artistes italiens. Et Rubini, avec un geste d’une naïveté charmante, semblait dire : « Vous riez tous de mon costume, attendez, et le moment viendra où vous cesserez de le voir. » en effet, ce moment est venu : il a chanté. Alors il s’est fait un silence profond dans toute la salle, et bientôt les larmes ont coulé sur ces joues roses et blanches que sillonnait le rire. Oh ! le divin chanteur, qui peut en finir ainsi tout-à-coup avec l’art de Duponchel, et, comme une baigneuse, jette sa tunique aux buissons avant de se plonger dans les eaux transparentes, dépouille tous ces misérables oripeaux de comédien, et se transfigure par la voix, emportant avec lui son public dans un monde idéal !

Ce soir-là, grâce aux délicieuses inspirations de Giulia Grisi, aux sublimes élans du prince des ténors, nous avons du moins eu des jouissances musicales, et ramassé des perles dans ce désert. Et, grâce à l’organe sonnant de Lablache, au bruit cyclopéen qui résultait de son accouplement avec la voix de Tamburini, l’auteur de la musique a été deux fois triomphateur et appelé sur la scène. Cependant les hommes de bon goût blâmaient hautement dans la salle ces apparitions successives du jeune maître. Le musicien, comme le poète, donne sa pensée à la foule, qui n’a point à s’occuper de sa personne. C’est sur l’œuvre seule qu’agissent les applaudissemens ou les improbations. Si le poète sort du sanctuaire mystérieux, s’il monte sur la scène, il perd son inviolabilité sainte, et rien ne distingue plus alors la pensée du corps qu’elle a pris pour se manifester, le poète